Complément 77 – Quand il n’y en a plus, il y en a encore

20/03/2019 Non Par cborne

J’attendais le week-end comme une délivrance, malheureusement la vie du BORNE n’est jamais simple. Ma femme a commencé à avoir des maux de ventre, diarrhée, ce genre de choses. Ma femme c’est une warrior, elle me dit que le lopéramide c’est pour les faibles. Le lopéramide est pour moi ce que l’anneau est à Gollum, je ne sors jamais sans. Après avoir passé une après-midi sur les toilettes, elle se décide à téléphoner au 15 qui lui dit qu’il ne faut pas que ça continue et prendre des lopéramides … Ah mais moi je ne suis pas médecin.

MON LOPÉRAMIDE !!!

Le dimanche matin 6h30, c’est pas fameux, avec de la fièvre en plus ce qui confirme que ce n’est pas une simple gastro. Je fais donc le nécessaire, je la charge dans la voiture pour aller aux urgences. Il apparaît qu’en France, en tout cas par chez moi, que pour voir un médecin le week-end, soit tu te déplaces, soit tu es mourant, la situation intermédiaire n’existant pas. Habitué des urgences de la polyclinique de Narbonne où l’on me dit « bonjour monsieur Borne, crise cardiaque ? Cheville de la gosse ? Genou de la gosse ? », je bats le record du tour, nous y sommes en 20 minutes. C’est ici que tu te rends compte que le sudiste est fainéant jusque dans la maladie, à 7h15, les urgences sont vides, nous sommes seuls. Le fait de voir ma femme pliée en deux n’a pas l’air d’affoler la secrétaire qui prend le temps de remplir ses dossiers, l’expérience du milieu hospitalier m’a appris qu’il n’y a pas d’autre choix que d’attendre. Mon épouse est prise en charge, je n’ai pas le droit d’aller avec elle, mon fils dormait chez les grands-parents la veille, je vais le récupérer aux environs de 8h.

La dernière fois que j’ai eu une situation similaire, ma femme venait de se faire opérer du genou, expulsée trop tôt de l’hôpital, elle faisait une fièvre carabinée ce qui fait qu’une ambulance avait dû la récupérer. Ma fille était à un anniversaire, elle ne répondait pas au téléphone, trop facile, mon fils à la maison, mes beaux-parents avaient eu la bonne idée de l’embarquer, désormais j’anticipe, pour arrêter de courir, je récupère tout le monde. Je comptais passer la matinée chez les beaux-parents en attendant, mais voyant mon gamin comme un demeuré sur son smartphone avec ses jeux à la con, ma fille qui m’appelle pour connaître la recette du gratin de courgettes, je le charge dans la voiture et retourne à Saint-Pierre. Je donne les consignes aux gosses, je leur dis que je vais m’allonger cinq minutes, ma femme m’appelle …

Comprenez qu’après la semaine dernière avec les conseils de classe, la voiture qui lâche, je sature un peu. J’ai la satisfaction du travail bien fait tout le monde est à la maison et je m’effondre. Le problème de mon épouse au moment où j’écris ces lignes n’est pas résolu, même si ça va mieux, la fièvre n’est pas tombée, on ne lui a pas donné d’antibiotique parce que c’est pas automatique, j’ai repris rendez-vous pour le médecin. Le trou de la sécurité sociale, faut pas chercher très loin parfois pour savoir d’où il vient, ma mère a fait une bronchite, trois fois au médecin pour que la quatrième fois il se décide à lui filer un traitement de cheval. On guérissait mieux avant. Et comme ma femme ne fait pas les choses à moitié, elle était inspectée ce mardi, tout c’est bien passé chargée aux médicaments. J’espère une accalmie pour la fin de la semaine.

Alors que je me réjouissais que la période de janvier à mars avait été tranquille face à l’horreur de la période octobre à décembre, je dois dire qu’on redémarre franchement sur les chapeaux de roues, trop à mon goût. La vie c’est pas du gâteau, on fera pas de vieux os.

Le ministre Blanquer est en tournée, la réforme du lycée va être une véritable catastrophe, j’espère que l’enseignement professionnel va être préservé même s’il est loin d’être parfait et qu’il y aurait beaucoup à dire. Le décalage entre les élites et le quotidien est ubuesque, voici l’évaluation avec laquelle j’ai planté mes trois classes de troisième, moyennes de 2.5 à 5.

Au niveau du DNB professionnel, on a certains exercices de géométrie de base avec les théorèmes de Pythagore, de Thalès, un peu de trigo et pas mal de calculs pratiques avec des volumes, des surfaces des périmètres. Concrètement, si on est dans le monde merveilleux de Cyrille BORNE et surtout de l’éducation nationale, je n’aurais en nouveauté en géométrie qu’à faire le sinus et la tangente. La réalité est complètement différente. Les élèves font la confusion entre périmètre et surface, ne connaissent pas le vocabulaire, ils ne savent pas que superficie, surface et aire c’est la même chose. Il faut réexpliquer ce qu’est le diamètre, le rayon, ce qu’est pi. À raison de trois heures par semaine, c’est insuffisant, il faudrait douze heures par semaine et encore.

Périmètres et surfaces, ça va du primaire à la cinquième, en ce qui concerne les volumes c’est vu en classe de quatrième. Moralité, comment pouvoir avancer, comment pouvoir faire quelque chose d’intéressant quand les élèves ne maîtrisent pas les fondamentaux. On peut effectivement dire qu’on apprend que des conneries aux gamins, on peut l’entendre, néanmoins être capable de calculer la surface de sa maison pour savoir combien de carrelage il faut acheter, ça fait partie des trucs de base. Réponse amusante d’un de mes gamins qui m’explique qu’il se paiera un maçon qualifié pour ça, il risque de beaucoup payer dans sa vie …

Les difficultés que je rencontre en mathématiques sont similaires dans toutes les matières, en français où les élèves ne savent plus écrire et lire, en histoire où les gamins pensent que les anglais étaient alliés avec Hitler, en biologie où des filles de 15 ans pensent qu’elles accoucheront par l’anus. Le niveau est lamentable, les réformes successives fragilisent encore plus les enseignants donc les élèves. Cette situation générale de baisse de niveau est avancée par tous les profs de France du primaire aux classes préparatoires, n’est absolument pas entendue par nos responsables politiques.

L’explication pour moi est simple, un ensemble de facteurs qui fait qu’on s’oriente joyeusement vers la fin du monde : la fin de la cellule familiale, la baisse de l’exigence, les sollicitations de toute part, la fameuse captation du temps de cerveau, la baisse d’autorité de façon générale avec l’enfant roi, autant de critères qu’on peut ajouter pour avoir des élèves qui n’ont pas le niveau. Ce que je décris pour le monde de l’école, les gens que je côtoie dans l’entreprise diront : des salariés qui vous réclament de payer 15 minutes de temps de travail supplémentaire alors qu’ils passent leur journée sur les réseaux sociaux et sur airbnb à préparer leur week-end, une baisse de sérieux, une baisse d’engagement.

Pour terminer avec ma triste histoire, j’ai envoyé des mails, j’ai mis des lignes, j’ai pris mon téléphone pour appeler les parents. Aucun élève n’a rechigné, comprenez que le pire là-dedans c’est qu’on n’a pas des rebelles, ils feront tous ma punition et vont certainement essayer de faire un effort dans leur grande majorité. De la même manière les parents me remercient de mon appel, j’ai passé plus de deux heures hier au téléphone pour appeler moins de six familles. L’école est une relation tripartite qui ne peut fonctionner que si les profs, les enfants et les parents travaillent main dans la main. Je rajouterai que ça fonctionnerait mieux si tout le monde mettait un peu le nez dans les affaires de ses enfants et n’attendaient pas que l’enseignant tire la sonnette d’alarme. Je peux difficilement jeter la pierre, la vie est tellement compliquée, tout change tellement vite, qu’on n’a pas forcément envie d’aller chercher les problèmes même si tourner la tête c’est juste retarder l’échéance.

Avec des élèves qui sont en difficulté scolaire et qui viennent dans un établissement agricole pour trouver un enseignement alternatif, nous rencontrons des gosses qui sont des brisés de l’éducation nationale. Des profs complètement stupides, j’en ai rencontrés, j’en côtoie, comprenez que mon établissement n’est pas épargné même si du fait d’être nombreux à avoir eu une vie avant l’enseignement et souvent une activité parallèle, nous avons la force pour beaucoup de connaître le « vrai » monde ce qui aide un peu. Pour apprivoiser ces gosses cassés, on a parfois tendance à trop jouer la carte de l’empathie, cette année c’est d’ailleurs assez frappant, il apparaît qu’à chaque fois qu’on a voulu être généreux avec nos élèves cela s’est retourné contre nous. On ne fait pas ce métier pour se faire aimer, la difficulté c’est de trouver le juste équilibre pour que le gamin comprenne que vous faites un travail, pas du sentiment, être juste, ne jamais tomber dans les extrêmes. Tout ça pour dire que je termine l’année en fanfare et que je vais sévir à tous les étages car malheureusement il y va de l’avenir des petits. J’attends avec impatience les réunions de fin d’année pour faire les bilans et élaborer des stratégies d’équipe.

Je voulais finir ce billet sur trois images :

Le point commun de ces trois articles de presse, c’est qu’ils sont sujets à polémique, qu’ils sont sujets au scandale. Dans le cas de Yann Moix, je pense que c’est une façon d’exister, de faire le buzz. Pour le cas de Brigitte Bardot et de l’Abbé, je pense qu’il s’agit à un instant t d’une parole sincère. Parole sincère ne veut pas dire intelligente, juste, raisonnable, sensée. N’allez pas dire que je cautionne, j’écris juste qu’il s’agit de gens qui tiennent des propos sans forcément faire de calcul derrière. Que les propos soient ignobles c’est une chose, le problème pour ma part c’est que la presse les véhicule. Nous vivons des temps difficiles, les organes de presse sont mis à mal, la crise des gilets jaunes a montré une défiance des gens vis-à-vis des journalistes, à raison. Le besoin d’actualité, la lutte contre les fake news est devenu un véritable enjeu. Faut-il véhiculer ce genre de propos ? Ces gens ont-ils suffisamment d’importance pour qu’on les mette au-devant de l’actualité ? À quoi bon si ce n’est susciter la haine, le scandale, le buzz et donc le trafic, du revenu publicitaire pour ces articles gratuits. La presse se nourrit de la haine pour faire du clic, doit-on considérer ceci encore comme du journalisme ? Faut-il une carte de presse pour faire ça ?

Je continue de suivre ces sites par facilité, parce que parfois l’information véhiculée n’est pas merdique. Néanmoins je m’interroge de plus en plus sur une autre façon de m’informer, car très sincèrement, ce n’est plus du journalisme. Dernièrement on a vu cette image tirée des réseaux sociaux et largement relayée sur ces mêmes sites « d’information » :

Si dans les rangs des gilets jaunes, sur facebook, cela fait partie du jeu de balancer un maximum d’informations complotistes, la presse qui va chercher son info dans Twitter et Facebook pour faire passer la police française pour des voleurs, c’est franchement malaisant. Il n’y aura bien sûr aucune excuse publique des journaux qui ont relayé cette « information ».

C’est ici qu’on se rend compte que le besoin de slow est de plus en plus pressant et de tous les côtés. Je vais pour ma part essayer de voir comment diminuer les sites d’actus pour en trouver des bons, une tâche ardue, presque mission impossible.