Complément 36 – divers

03/05/2018 Non Par cborne

J’aime souvent commencer mes billets par Saint-Pierre la Mer :

Il faut savoir que je vis dans le quartier bourgeois de Saint-Pierre, oui je suis riche. Ça pourrait faire rire, mais comme je vis dans le coin des maisons qui font plus de 40 mètres carrés, je vis chez les riches. Bon la différence de fond avec les riches c’est qu’eux possèdent une maison comme la mienne en résidence secondaire, des châteaux dans leur région d’origine quand moi c’est ma seule et unique résidence. En même temps ça ne dure jamais bien longtemps, les propriétaires de résidence secondaire qui tiennent sont des endurants ou des retraités. Les gens font le rêve de la résidence à la plage, ils se disent que plutôt que de payer des tarifs prohibitifs chaque été, 500 € la semaine un studio, il vaut mieux investir, alors ils achètent. Seulement acheter, c’est jeter l’ancre, c’est perdre sa liberté. Les gens trouvent ça super au départ et puis après réalisent que c’est surtout de la contrainte. J’avais mon voisin parisien au téléphone, vous savez celui qui est propriétaire de la boîte de Pandore du caca. D’ailleurs je tiens à vous dire que la réparation semble avoir fonctionné, cela fait maintenant plus d’une dizaine de jours que nous avons mis du mortier, il y a toujours de l’eau au fond et pas d’accumulation. Preuve en est que parfois mettre un peu les mains dans la merde, au sens propre, n’est pas une mauvaise chose, si on avait dû passer par une société, je pense qu’ils nous auraient pris plusieurs dizaines de milliers d’euros pour péter toute la canalisation de la résidence et tout changer, on en a eu pour 45 €. Donc j’avais mon voisin au téléphone, je lui ai proposé de faire le rendez-vous pour le linky. Le pauvre calculait comment il allait se faire un aller retour entre Paris et le sud pour patienter quinze minutes le temps qu’un technicien lui change son compteur, j’ai pris le rendez-vous en deux minutes, j’étais à table pendant que le technicien changeait son compteur. Oui, tout le monde n’a pas la chance de m’avoir comme voisin. Combien de gens ont dû faire un long trajet pour gérer ce genre de choses ? Combien de gens regrettent de se retrouver avec ce fardeau sur les bras qui les culpabilisent de voyager ailleurs ?

Revenons un peu sur la photo. Voyez cette vue magnifique, c’est ici que réside toute la subtilité de l’escroquerie Pérignanaise. Saint-Pierre s’est construit sur la clape. Au départ c’était un village de pêcheurs avec des cabanes en bois, une espèce de marais. Le bas, où je vis, est à proximité de la plage, la suite, plutôt que de tailler le massif, ils ont construit dessus. La moralité c’est que si la vue est magnifique, que si la descente se fait pas trop mal, cinq minutes à pied, la côte est tellement forte que cela vous écœure de remonter surtout avec la glacière, le parasol et les trente jouets des gosses qu’il faut parfois porter. Finalement le gars il est content, il a payé la vue et prend sa voiture pour aller à la plage, une hérésie. Toutes les maisons du haut sont dotées de piscine, parfois de tennis, le turn over est pour le moins considérable, les gens réalisant qu’ils se sont faits avoir revendent souvent, la vue est tellement belle.

S’il est une population qui ne lâche pas son appartement, qu’il soit en haut, qu’il soit en bas, c’est eux

C’est un peu comme un oiseau migrateur mais en plus lent. Le vieux vient aux beaux jours, aux environs du mois de mai et repart en octobre quand on l’a foutu dehors du camping ou quand ses copains du camping sont forcés de partir, pas assez de boulistes pour continuer les vacances. Mon trajet passe de quarante minutes environ à désormais une heure, je perds quarante minutes de trajet par jour. Les embouteillages bien sûr, mais pas seulement, des gens qui roulent lentement. Ça sent la fin de l’année, avec les ponts du mois de mai ça sent encore plus la fin, il est très difficile pour les enfants de récupérer le rythme, surtout quand ils ne sont pas très vaillants. Il le faut pourtant, les examens sont pour bientôt.

J’ai reçu un mail très sympa de Péhä qui m’expliquait que mon billet « pourquoi Linux » lui avait donné un coup de main pour s’adresser aux gens, pour trouver les mots. Il comprenait le décalage entre le noob qu’on imagine et le noob bien réel qu’on a en face de soi. Comprendre le public, connaître le public, c’est ici toute la difficulté. Je vais vous raconter mon public, mes élèves. Nous avons une association qui explique le commerce équitable qui est venue, et c’est révélateur de ce qu’on pense et de ce qui est. Face à une classe de troisième, les gens utilisent un vocabulaire qui est trop soutenu, nous le savons avec ma collègue et nous les coupons quand ils emploient l’expression exode rural. Aucun gamin n’a demandé ce que c’était, soit ils s’en foutent, soit ils n’osent pas, et on en a un qui nous dit que exo, il a déjà entendu ça dans exosquelette. Avec des mots simples nous avons expliqué le phénomène de désertification des campagnes. Il ne s’agit pas de pointer ici le petit niveau de mes élèves, je pourrai vous donner cinquante anecdotes de ce type par jour, il s’agit simplement d’expliquer ici que celui qui essaie de faire passer l’information doit se mettre à la portée de son interlocuteur. Oui on rigole, on se moque parfois un peu, on taquine, c’est la complicité qu’on a avec nos élèves, nos enfants mais on donne toujours l’explication, on fait le feedback pour voir si c’est bien passé, on lit dans les yeux de l’autre la petite étincelle, celle qui s’allume quand le gosse a compris.

Il serait prétentieux de se dire qu’on ne sera jamais remplacé par des IA, ce que je pense par contre c’est qu’il reste difficile de remplacer pour l’heure le face à face. Je n’irai pas dire que tous les tutoriaux du net ne servent à rien, ils sont simplement écrits pour les personnes qui les écrivent, par les personnes qui les écrivent, et avec un peu de chance, certaines personnes peuvent les comprendre. On livre finalement des documentations sans vraiment de retour, comme des bouteilles jetées à la mer. Alors écrivons, j’ai aidé Péhä à trouver les mots, si ce document a aidé ne serait-ce qu’une personne c’est qu’il n’était pas inutile. Arrêtons toutefois d’avoir la prétention d’écrire pour quelques-uns quand on écrit que pour quelqu’un, soi-même.

Finalement le tutoriel Linux c’est comme enseigner à des élèves de troisième, il faut l’avoir en face au quotidien pour adapter en temps réel, pour comprendre comment il fonctionne vraiment. Si vous voulez aider des gens dans leur migration sous Linux, qui n’est pas une fin pour moi, plus la lutte contre l’obsolescence programmée, allez à la rencontre de votre public, vous verrez ça change tout.