Complément 27 : atterrir

17/02/2018 Non Par cborne

C’était donc mardi soir, j’écrivais mon dernier billet, nous étions dans la routine de l’emmerdement mais vous le savez, on peut toujours mieux faire. Ma femme ne plie pas le genou correctement, il faudrait qu’elle plie plus. C’est une kiné qui a dit ça et c’était complètement con, car il faudrait plier plus par rapport à des critères définis par la médecine, sauf que chacun récupère à son rythme. On n’est pas la femme de Cyrille BORNE pour rien, et donc forcément, elle s’est dit qu’il fallait accélérer les choses. Mercredi matin, elle ne porte pas l’attelle parce que c’est un bonhomme, essaie de descendre les escaliers normalement et se casse la gueule. Il se trouve que je suis en bas à ce moment là et que j’observe la scène. En fait comme elle descend les escaliers tellement bizarrement, j’ai du mal à comprendre qu’elle se casse la gueule, ce qui fait que je mets un temps à réagir et la récupération donne globalement ceci.

Elle se met à hurler joyeusement, je la pose sur le canapé, n’étant pas du genre à céder à la panique j’attends. La question étant toujours la même, on va aux urgences ou non. Bon je vais vous casser le suspense. Bien évidemment elle n’avait rien, je l’avais rattrapée avant qu’elle ne pose violemment le pied au sol pour se récupérer. Par contre à la récupération, il est fort probable que la cuisse a un peu ramassé, une légère déchirure. A l’heure actuelle, le problème est d’ordre musculaire, il faut qu’elle fasse des efforts car la cuisse a du mal à supporter l’ensemble et elle a tendance à tomber. Comme il y avait plus de peur que de mal, on a attendu le rendez-vous chez le kiné le soir, je l’aime bien. C’est un homme, jeune, qui appelle un chat, un chat et qui dégage l’assurance d’un homme de quarante ans. La question du genou qui ne plie pas assez, il faut la poser, qu’est-ce qu’on fait effectivement si ça ne plie pas assez ? On reste debout le reste de sa vie ? On ne peut plus faire de flexions ? On vous rouvre le genou pour vous mettre la prothèse qui va bien ? En fait le genou finira par plier. Pour accélérer les choses car c’est sérieusement handicapant, on vous fait une anesthésie totale, on vous secoue la jambe jusqu’à ce que ça finisse par tordre et ça y est le genou plie. Nous n’en sommes pas là.

Pour l’heure j’en suis là

De rouille et d’os est un film avec Marion Cotillard et Matthias Schoenaerts. Marion Cotillard est la star des bassins du Marineland, elle a une attraction très prisée avec un orque. Lui c’est une brute épaisse, il la ramène chez elle après une soirée arrosée, il est agent de sécurité dans une boîte de nuit. Un jour, l’orque lui dévore les deux jambes, elle se retrouve en fauteuil roulant, totalement dépressive. Lui gros bourrin de base, la considère sans aucune pitié, normalement en fait, sans tenir compte de son handicap, un peu comme intouchables. Sans en arriver à la caricature que représente le film, c’est un peu ça. Je vous écris ce billet, je viens de la faire marcher pendant une heure dans un Saint-Pierre la Mer quasiment désert, demain ce sera le marché le matin, et encore de la marche l’après midi, jusqu’à ce qu’elle retrouve des sensations dans la cuisse. Malheureusement c’est un peu ça la vie, c’est quand même marche ou crève, le fait d’arriver en vacances va me permettre de mieux gérer la situation et de la bouger, de gérer d’autres choses : vérifier que la voiture est en place, démonter la hotte qui refuse de se positionner en trois et quatre, démonter les portes de placard parce que ma chère et tendre a réussi à péter un guide, et bien évidemment surveiller ma fontaine de caca. Puis surtout dormir, récupérer, se reconstruire, j’ai tiré dans tous les sens ces derniers temps. Mon corps me lance quelques alertes, pas tant que ça d’ailleurs, je ne sais pas comment je suis fait, mais je pense que le jour où je vais me faire rattraper par la vie, ça ne sera pas Patrick Swayze que me ramassera au vol.

J’ai passé encore la semaine à tout donner alors que j’avais à peine quelques heures de cours. Jeudi j’ai donné une paire d’heures de cours à un ancien élève de mon ancien établissement, il s’agissait de ma première promo de BAC PRO Vente, une classe mémorable. Dix élèves à peine, les gars étaient des armoires à glace, des tatouages dans tous les sens. J’en avais un qui travaillait comme barman dans une boîte de nuit et qui faisait du RAP à ses heures perdues, on le croisait à n’importe quelle heure du jour avec ses chaînes en or, ses lunettes de soleil et sa casquette. On attendait patiemment à chaque heure qu’il retire son attirail. Je pense que mes années du Cep d’Or sont les plus belles de ma carrière. Un contexte difficile, des problèmes de drogue, de violence, mais finalement l’exemplarité dans la tolérance. Voir un prêtre blanc célébrer Noël avec des élèves arabes, noirs, blancs, gitans, musulmans, juifs, catholiques ou athées, je crois qu’on aurait pu gagner le prix Nobel de la paix pour certains de ces instants. Ces instants de pause presque familiaux, des intermèdes à nos journées de violence et d’insultes. A l’époque, nous accueillions dans nos locaux les enseignants d’un nouveau lycée privé catholique qui était en train de se monter. Comme ils n’avaient pas encore de terrains, nous les hébergions. Je ne pouvais m’empêcher de sourire en voyant certaines collègues raser les murs de peur de se faire agresser, les préjugés ont la peau dure, oui très dure. Mon gamin qui a aujourd’hui vingt cinq ans m’explique qu’avec la tête qu’il a et son nom de famille, on lui a dit qu’en tant que vendeur de voitures aucun client n’aurait confiance en lui, si bien qu’on ne lui a pas signé de contrat d’apprentissage. Il a toujours travaillé depuis la sortie du lycée, actuellement commercial, mais systématiquement dans de l’interim ou dans du CDD, il tente donc le concours de pompier pro. Il faut savoir que pour pouvoir passer les épreuves sportives, il faut passer les épreuves écrites, mathématiques, français. Dictée pour le français, pour les mathématiques, on est sur du programme de classe de troisième. On attend une franche maîtrise des unités, des calculs de pourcentage, des résolutions d’équations, pas bien compliqué, mais cela reste un concours, il faut maîtriser, et surtout plus vite que son voisin. Nous avons prévu de nous revoir, je vais essayer de l’aider au mieux.

Je ne sais pas qui est l’auteur de cette photo mais je la trouve pertinente. J’ai souvent croisé des gamins aux looks de tueurs, polis, sympas, ouverts avec des gens qui posaient directement un à priori sévère.

Je ne porte aucun apriori sur mes élèves d’un point de vue physique. Quand on débarque en meute avec nos élèves, on voit dans le regard des autres de l’inquiétude que nous ne connaissons pas. C’est une sensation de malaise qui est palpable chez de nombreux intervenants qui ne sont pas à l’aise quand ils se retrouvent avec des dizaines de jeunes, grands, solides, habillés parfois comme des paillassons, des piercings dans tous les sens et qui parlent le jeune. Paradoxalement, alors que je peux enseigner à des élèves aux cheveux roses, avec des piercings dans le nez et que je trouve ça totalement normal, je bloque complètement dans le monde professionnel où je porte un regard inquisiteur, injuste, cruel, sur mes interlocuteurs. Comme je vous l’ai dit, je recevais avec ma collègue le commercial Numworks. Même pas 25 ans, le jean un peu troué, un enfant, si je ne connaissais pas le produit j’aurai bloqué. C’est idiot, mais j’attendais un barbu de 45 ans pour me présenter le produit, en costume, j’aurai trouvé ça plus crédible. C’est ici que je me rends compte qu’il faut se méfier, car je suis désormais depuis bientôt trois ans dans la période du vieuconnisme absolu, la quarantaine, celle qui vous rend persuadé d’avoir tout vu, tout vécu, qui vous rend misogyne, anti jeunes. Parfois je me fais peur tout seul, je me regarde dans le miroir, on dirait mon père. Le commercial, sympa, compétent, m’expliquait que dans leur boîte, à peine une dizaine de personnes, le plus vieux c’est le patron qui a le début de la trentaine. C’est important de se rendre compte que malgré mes à priori, ce sont des jeunes de moins de trente ans qui sont en train de révolutionner le monde de la calculatrice, un monolithe depuis au moins 30 ans. Voici mon nouveau jouet sur la table.

On reviendra sur la calculatrice dans une série de billets sur le long terme, à savoir que je vais commencer à la prendre en main, que je vais transposer mes fiches que j’avais pour la Casio pour la numworks ou peut-être pas, tant la calculatrice est intuitive. J’aimerai revenir sur d’autres points. L’accueil de ma collègue qui ne connaissait pas le produit, qui n’est absolument pas libriste ou geek. Comprenez que la démarche ne consiste pas à jouer au dictateur et d’imposer un produit, comme le manuel Sesamaths de cycle 4 à l’époque que nous utilisons mais bien d’avoir l’adhésion de l’équipe. Je ne suis pas le seul prof de maths, ce n’est pas mon genre de faire cavalier seul. Ma collègue a été ravie tout simplement parce que c’est en français, c’est intuitif.

Le commercial a découvert avec nous l’enseignement professionnel, et plus fort encore l’enseignement agricole professionnel. Alors que lui va mettre en avant python, nous on s’en fout complètement. Il apparaît avec les années que la calculatrice qui doit être un outil de facilitation pour les élèves est devenu un objet complexe et bloquant. La révolution numworks pour les lycées pro n’est pas la possibilité de coder en python mais bien de pouvoir arrêter de perdre du temps à faire comprendre le fonctionnement de la machine pour se consacrer aux contenus mathématiques. Grâce à numworks nous pourrons faire bien plus avec la machine et par le fait faire plus en maths. Tout  enseignant de LEP ou de LEPA devrait se pencher sur l’émulateur et considérer cette calculatrice.

Nous adopterons la calculatrice à la rentrée prochaine pour l’ensemble de nos élèves entrant en classe de seconde. Le commercial me disait qu’il était surpris de rencontrer des barbus libristes comme moi car il est nouveau dans le domaine et a réalisé que nous étions des légions de matheux libristes. Comme j’aime souvent à le rappeler, la révolution dans l’éducation viendra des professeurs. Les professeurs de maths ont toujours un temps d’avance, j’espère que nous serons nombreux à pousser le produit. C’est un acte consommateur gagnant gagnant, on fait bosser une boîte française, on fait bosser le libre, et on donne enfin un outil convenable à nos élèves, un outil qui évoluera dans le bon sens.

J’ai passé ma semaine à tenter de faire le bien, le mieux, à me rendre utile, à essayer d’être le moins con possible, ce n’est pas toujours facile. On éprouve une grande satisfaction à se mettre au service des autres, à essayer de changer les choses. Pour l’heure c’est repos, je vais prendre le temps d’atterrir un peu, on se retrouve assez vite.