Complément 101 : pédago

28/09/2019 Non Par cborne

Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?

NOOOOON MONSIEUR !!! NOOOON PAS PYTHON !!!! S’exclament régulièrement en cœur mes élèves de seconde GT qui en sont à aborder notre nouveau collègue de maths qu’ils ne connaissent pas pour savoir s’il peut les aider. Véridique, mon collègue me dit : Cyrille, c’est normal y a des gamins dans la cours que je ne connais pas et qui me demandent si je touche en Python ? Je lui dis que c’est tout à fait normal, je trouve ça beau et pathétique à la fois.

Python c’est désormais ma nouvelle punition, les gosses préfèrent faire des maths plutôt que d’essayer de réfléchir. Finalement les maths c’est rassurant, quand tu fais un tableau de variations, quand tu en fais 25, tu sais tous les faire, c’est de l’automatisme. L’exercice du jour, simuler un dé 6, si c’est impair c’est gagné, si c’est pair c’est perdu. Les obstacles sont globalement les suivants :

  • absence totale de logique
  • absence totale de rigueur
  • absence totale de vocabulaire
  • absence totale de vocabulaire en anglais

Nous réalisions les évaluations d’entrée en seconde, qui montrent les paradoxes de l’éducation nationale. 90% de réussite au brevet, que des génies, mais comme si on avait un doute on fait des tests d’entrée, des fois que le cerveau soit parti pendant les vacances. C’est donc au grand bonheur de mes élèves, ma séance de Python qui a sauté pour faire le test et il nous restait un petit quart d’heure en fin d’après-midi. J’ai fait faire le script dans la douleur à une élève qui a plus de capacités que les autres, et il y avait avec nous mon collègue de français. Mon collègue de français aime les vieux meubles, je fais ses conventions de stage pour qu’il n’ait pas besoin d’utiliser le photocopieur, les élèves m’envoient souvent des mails pour que je lui lise, son ordinateur étant allumé une fois tous les six mois. Alors que comme vous pouvez vous en douter, il n’a jamais vu un script Python de sa vie, avec je cite, un nom qui fait déjà peur, il n’a eu aucun problème à comprendre ce qui suit.

Il a trouvé ça très bien et ce sont ses mots : une obligation de rigueur à cause de la syntaxe. Vous imaginez le gars qui se bat pour des règles de grammaire simples, ici c’est la machine qui vous jette si vous oubliez les deux points. Il regrettait par contre que je ne les fasse pas chercher sur papier en amont et je lui donne raison. Sur le principe, il a effectivement raison mais se pose le problème de faire cours dans une salle informatique, donc très difficile d’attirer leur attention parce qu’il y a des ordinateurs. Je dirais aussi que le manque de complexité de l’algorithme ne nécessite pas de coucher ça sur papier, mais je me trompe peut-être. Le manque évident de temps avec un programme long comme le bras et des élèves qui sont difficiles de la comprenette. Enfin, l’ordinateur c’est aussi une façon d’essayer, ce qui n’est pas une mauvaise chose pour des jeunes de leur âge : se tromper, voir l’erreur (en anglais), recommencer.

Les semaines s’enchaînent, on a quand même quelques progrès. Déjà les gosses essaient, essaient même de l’installer sur leur PC. De ce côté-là c’est catastrophique, au moment où j’écris ces lignes, j’ai l’ordinateur d’une de mes élèves que j’ai dû remettre à zéro pour installer Mu. Pour une partie des enfants, pas d’ordinateur, pour une autre partie, pas d’ordinateur fonctionnel, même installer la version portable, c’est compliqué. Certains ont tenté de faire quelque chose avec leur calculatrice Numworks, et c’est plutôt positif, on sent quand même de la bonne volonté, il faudrait que je regarde un peu comment c’est foutu, le système est basique dans le sens où on tape au clavier dans un script vierge et on exécute. Pas compliqué, mais tout est long à taper par rapport à un clavier.

Quand je vois que mes élèves ne maîtrisent pas les tables de multiplication, qu’ils ne savent pas résoudre une équation, qu’ils ont un problème de lecture, d’écriture, tout est difficile. Python avec des élèves à niveau convenable doit être quelque chose de franchement sympa à faire, de faire grimper un peu le niveau d’abstraction, malheureusement avec les miens, c’est compliqué. J’essaie donc de faire au mieux, avec les moyens du bord.

Boutique Bonne Terre

Je voulais revenir un peu sur ce que je fais avec ma collègue l’extraordinaire Stéphanie Leroy depuis quatre ans. Quand je suis arrivé au lycée agricole Bonne Terre, on m’a collé dans les pieds de ma collègue qui avait eu de mauvaises expériences avec les anciens professeurs de mathématiques. Stéphanie, ancienne professionnelle de la vente, a monté il y a six ans un magasin école au sein de notre établissement. Il s’agit d’un magasin à but pédagogique, car nos élèves de CAPA SAPVER ont une partie technique de vente dans le référentiel de leur diplôme.

Dans certains magasins au niveau national, je sais qu’il y a des collègues qui font tourner des magasins complets avec des produits périmés. La différence c’est qu’on ne joue pas à la vendeuse, on vend de véritables produits et pas n’importe lesquels : produits issus de notre production agricole (noisettes, amandes, huile d’olive, etc …), mais aussi des produits de nos partenaires qui font du bio avec de la vente de fromages de chèvres, des paniers de légume bio, etc … C’est donc non seulement les élèves de CAPA qui font la vente, mais nos élèves de production qui remplissent partiellement le magasin, c’est un véritable projet interdisciplinaire.

Je participe en troisième, et avant mon arrivée Stéphanie partageait le temps avec le professeur de mathématiques qui expliquait les rendus de monnaie, ce genre de chose, rien de bien excitant. Il y a quatre ans, j’ai proposé qu’on fasse un site internet. L’idée était au départ simple, faire bloguer les élèves sur leurs activités. Notre tandem professionnel a très bien fonctionné, très rapidement, parce que je m’adapte, et je sais ce que c’est que travail en équipe sans aucune honte. Comprenez que la pluridisciplinarité chez la plupart de mes collègues, c’est une séance de trois heures où chaque prof prend une moitié de classe pendant une heure trente quand nous on fait trois heures ensembles à partager le temps de parole sans écraser l’autre. Quand elle explique la vente, je ne me vois pas ramener ma fraise, comme de façon naturelle et humble elle m’interpelle devant les élèves pour me demander des trucs en informatique qu’elle ne sait pas faire. Pour les élèves c’est bien, car ils voient bosser des profs mains dans la main. Cela contribue aussi au fait que je ne suis pas que le prof de maths, pas que le prof d’informatique, je suis tout simplement monsieur BORNE un de leurs professeurs. Le fait que nous endossions plusieurs casquettes fait que nous sommes pour eux plus des instituteurs, des référents que des profs.

Au départ ma collègue était sceptique quant au montage de site, parce qu’elle ne savait pas que j’étais Cyrille BORNE. Elle a compris un jour quand son mari un soir à table dans un repas avec des collègues dans un domaine qui n’a aucun rapport avec l’informatique et l’éducation lui dit : il paraît que tu travailles avec une célébrité. Elle avait commencé à comprendre que je n’étais pas totalement normal quand la base était montée une heure plus tard.

Le montage d’un WordPress a très rapidement pris forme.

Par la suite, nous avons posé un Woocommerce. L’idée était triple, enfin au moins. D’une part on voulait avoir une présentation des produits de façon claire sur le site. Le modèle d’une boutique en ligne est devenu une évidence. Désormais, dans le travail des élèves, nous avons la prise de photo pour mettre les produits en ligne, ils utilisent leur smartphone. Voyez comment cet outil diabolisé peut être utilisé de façon intelligente dans un cadre pédagogique. D’autre part, il apparaissait que les collègues qui sont les principaux clients posaient des papiers à l’arrache sur le casier de Stéphanie avec des demandes faites à l’arrache. Avec le Woocommerce, les collègues peuvent faire leur commande proprement, il est possible de les anticiper, de la faire préparer, et de la faire remettre par des élèves à l’enseignant. Enfin, du fait d’arriver à quelque chose de plus en plus carré, certains parents qui récupèrent leur enfant le vendredi, commandent à l’avance. Ce qui n’était pas prévu et qui a son intérêt, c’est le fait d’avoir une comptabilité en temps réel, avec de jolis graphiques.

J’ai introduit ensuite pour toujours de cohérence le plugin POS pour Woocommerce.

Au départ, ma collègue utilisait une application Android suite à un achat de tablette que nous avions réalisé. L’application gratuite au départ est devenue de plus en plus limitée, et posait le problème de la double saisie des produits. J’ai fait un essai pendant un moment avec Pasteque, un logiciel de caisse libre avec le concept intéressant d’avoir un serveur et des clients pouvant être PC ou Android. Malheureusement, trop de bugs et encore une double saisie. Le plugin POS dans sa version gratuite est suffisant pour notre fonctionnement, il permet d’avoir de façon automatique les produits du magasin directement sur la caisse. La caisse est donc assurée par tablette, de façon très intuitive.

Si au départ l’idée c’était d’associer un prof de maths et la prof de vente, je pense plus pour me donner des heures qu’autre chose en arrivant dans le nouvel établissement, il apparaît que c’est ma compétence informatique qui est mise en avant. On fait donc l’alimentation du site, mais on réalise aussi des étiquettes pour les produits.

Les gosses apprennent donc avec ma collègue les mentions obligatoires qui doivent figurer sur les étiquettes, et derrière on leur fait réaliser le boulot. La pluridisciplinarité fonctionne particulièrement bien, j’endosse parfois mon costume de prof de maths quand on calcule les prix de vente. Nous avons un statut qui ne nous permet pas de faire de bénéfice, tout est réinvesti dans la boutique ou pour financer un établissement à Madagascar.

Souvent on peut lire dans mes billets, l’inutilité de mon travail. Apprendre Python par exemple à mes élèves, est inutile, je dois le faire parce qu’il faut se conformer au programme. Je suis persuadé qu’avec des élèves de gros niveau, qui aime le cérébral, apprendre Python et la programmation est fondamental, parce que la programmation c’est structurant intellectuellement parlant.

Avec mes élèves de troisième, dans le cadre de ce module professionnel, tout est différent. Apprendre à lire une étiquette, savoir ce que c’est qu’une date de péremption, leur faire réaliser des simulations de vente pour leur faire comprendre l’importance de la politesse, de la posture, de la tenue vestimentaire. Comprendre ce que c’est que la TVA, regarder un peu les prix, savoir comment on fabrique de l’huile d’olive, c’est du concret, c’est du module qui possède du sens. C’est certainement ce qui manque à l’école, à nos cours, du sens, du vrai.

Pour ceux qui ont l’œil, il ne vous aura peut-être pas échappé que c’est Odysseus qui m’a pondu la bannière, remplaçant une vieille photo pourrie qui traînait depuis trop longtemps et qu’on avait pris à l’arrache.