Comme un lundi

02/11/2020 Non Par cborne

J’avais expliqué que l’un des grands problèmes de l’enseignement c’était le fait qu’en vacances t’es en vacances, le monde peut donc s’effondrer autour de nous, on est en vacances. Alors forcément quand un président t’annonce que c’est confinement et que tout le monde est en vacances, eh bien c’est le foutoir le plus complet. On ne va pas se mentir, on l’attendait, on l’attendait d’ailleurs fortement puisque la presse ne cessait de le marteler, c’est donc arrivé. Il faut dire que pour nous chez les BORNEs, ça ne change pas grand-chose même si le temps avant le retour à l’école a été complexe.

  • L’entreprise de mon fils fait signe qu’elle ne le prendra pas dans le stage qui commence à partir de lundi sans avoir eu l’école. Du côté du lycée de mon gamin, une usine de plus de 2500 élèves, on voit la différence entre la filière professionnelle et le général où les gens ont tombé le masque depuis longtemps. Les enfants ont le numéro de téléphone portable de leurs profs, les échanges sont rapides, un des profs d’atelier dit qu’il ira lundi matin faire un tour à la société. La pratique ne me choque pas, la moitié du bahut a mon numéro de téléphone, je ne suis jamais harcelé par les élèves qui ne l’utilisent que lorsqu’il y a le feu. Ça peut se discuter, on n’a pas le téléphone de son banquier, pourquoi aurait-on le téléphone de son prof ? Parce qu’on fait certainement partie de la famille. Le proviseur ne s’est pas posé de question et a balancé une attestation vierge pour le déplacement parental, un tampon du lycée, on peut donc falsifier à volonté et se créer des enfants imaginaires. J’en ai déjà assez avec deux. Mon fils commence son stage mardi, l’enseignant est bien allé à l’entreprise.
  • Pour ma fille alors que le bahut est un petit lycée agricole, qui m’envoie environ douze mails par semaine pour les parents d’élèves, les tenues de sport et plus encore, la direction malgré mes nombreux messages n’a pas envoyé d’attestation de déplacement parental. Pas forcément un problème pour moi mais plutôt pour la famille de l’élu qui l’amène le lundi. Je vous rappelle que l’élu c’est le « copain » de ma fille depuis la sixième, le gamin qui refuse de faire des TP avec la tronçonneuse parce qu’il ne veut pas couper des arbres qui sont des êtres vivants. Les profs ont dû lui expliquer que c’était des branches mortes, il a bien voulu le faire. L’élu est toujours capable de me surprendre à chaque récupération le vendredi, je trépigne d’impatience de découvrir ses nouvelles aventures. Ma fille a pu faire tamponner l’attestation qu’elle doit m’envoyer entre deux stories sur Instagram. Ah elle vient d’arriver par Telegram.
  • Pour ma femme, les nouvelles ont circulé pendant tout le week-end avec le nouveau contexte sanitaire et les problématiques de décloisonnement. Le décloisonnement pour nous les vieux c’est un truc qui n’existait pas à notre époque. Avant tu passais ta journée avec l’instit, et puis c’est tout. Aujourd’hui dans l’école moderne, on décloisonne c’est-à-dire qu’une maîtresse va enseigner une matière particulière à une autre classe. Forcément ça pose problème puisque le brassage des enfants est limité. Elle recevra son attestation professionnelle dans la soirée de dimanche.
  • Pour ma part, les choses sont allées assez vite, attestation professionnelle dès le vendredi, le calage du nouveau contexte sanitaire avec une cantine étendue ce qui nous bouge pas mal les emplois du temps. Les échanges sur ce qu’on doit produire sur l’hommage à rendre à Samuel Paty, les mails fusent dans tous les sens.
l’organisation dans une famille d’enseignants.

On est donc globalement prêt comme on peut l’être et c’est parti, me voilà au volant de mon Némo, pas le poisson, la voiture. Il n’est pas huit heures, je suis en train de circuler sur la route la plus pourrie de France et je croise pas moins de dix voitures. La circulation commence à s’accumuler du côté de Sérignan, lorsque je m’engage sur la route, l’entrée de Béziers est saturée, comme d’habitude … L’autoroute est bien pleine. On arrive à l’établissement et on est globalement tous dépités. Pas la reprise, pas nos élèves, pas le nouveau protocole sanitaire contraignant, mais le fait de voir que les gens sont tous dehors au lieu d’être confinés. J’ai pu l’observer en fin de semaine, la plage était bondée, ma mère me disait qu’au jardin de la fontaine à Nîmes, un grand parc, les gens faisaient des pique-niques.

On sent que le confinement V2 est effectivement différent du confinement V1, et pas parce que les écoles sont ouvertes. La fronde organisée par les commerçants des centres, à raison, les gens qui ne respectent pas le confinement et d’autres. Le sondage qui dit que deux tiers des gens sont pour le confinement contre 90% pour le premier, montre qu’il faudra bientôt avoir un mort dans sa famille pour se rendre compte qu’il devient urgent de limiter les interactions sociales. On broie donc du noir au lycée, parce qu’on se dit que des connards veulent s’acheter des chaussons chauffants chez GIFI on risque d’enterrer les nôtres ou de fermer les établissements scolaires, ce qui ferait bien les affaires de certains.

Alors qu’on avait une véritable bonne volonté pour la rentrée, une certaine joie de se retrouver, cette fois-ci chez les enfants c’est différent, certains nous demandent si on va être confinés et l’attendent. On sait que les rentrées de vacances sont toujours complexes, mais cette fois-ci ça traîne encore plus. Déjà que la situation est compliquée, le confinement des autres, le durcissement des consignes sanitaires contribuent à rajouter de la complexité à la complexité. On avance, on n’a pas le choix, on porte nos élèves comme toujours, un peu plus, l’énergie est bien présente, on est encore là et ça marche globalement pas trop mal. Étonnant qu’on nous gonfle tellement quand c’est pas si mal passé et que c’est open bar dehors.

Il est 11 heures j’ai les consignes pour rendre hommage à Samuel Paty. Je dois faire une présentation rapide, la lecture de la lettre de Jean Jaurès, la minute de silence. Il apparaît dans un premier temps que parmi mes élèves de troisième, certains ne savent pas ce qui s’est produit, d’autres ne savent pas ce que sont les caricatures. On peut se demander dans quel monde ils vivent, il faut surtout que vous compreniez que c’est mon monde, un monde où il faut tout expliquer en permanence. Alors que d’habitude j’ai de la facilité pour tout dire, la parole républicaine est compliquée à trouver, je ne suis jamais à l’aise avec les cérémonies. Alors je dis ces choses simples, je dis que quel que soit le contenu d’une opinion, d’une parole, d’une idée, qu’on soit d’accord ou pas, on tue pas un homme pour ça. J’essaie d’expliquer qu’un homme a fait son boulot, que son but c’était avant tout d’éveiller les consciences, de rendre des gosses meilleurs et qu’il a perdu la vie pour ça, et que cela ne doit pas se produire.

C’est compliqué, parce qu’ils ne comprennent pas tout, et dans notre pays où nos dirigeants ne savent pas ce qu’est un 14 ans, on choisit de lire la lettre pour les instituteurs où nos élèves ne maîtrisent pas la moitié du vocabulaire. Il a été décidé avec l’accord de notre chef d’établissement de diffuser la version d’Oxmo Puccino. J’explique un peu qui est Jaurès, et j’essaie de faire comprendre qu’il ne s’agit pas des paroles du rappeur mais d’un homme politique qui l’a écrite en 1888, un gars qui était persuadé que notre rôle c’était de rendre les jeunes meilleurs, un homme qui est mort parce qu’il voulait la paix.

Il paraît qu’on torture le zouk à la rôtissoire.

La vidéo ne dure que deux minutes trente mais elle suffit à captiver les enfants, qui feront la minute de silence dans le plus grand sérieux alors que c’est une classe du côté de l’école du rire.

Dans un contexte où l’on a le choix de mourir du terrorisme, du COVID ou dans un choc frontal avec un type qui se dépêchait d’aller chercher ses chaussons chauffants chez GIFI, on continue à faire cours, c’est certainement ici la plus grande force de l’école, des hommes et des gosses ensembles pour le meilleur et pour le pire réussissant en permanence à monter le théâtre éducatif et donner une illusion de normalité. Je n’ai pas vu un seul de mes collègues faire un commentaire sur le retour à l’école, nos jeunes sont dans un état tellement catastrophique qu’il nous paraît à tous évident d’être présent pour remplir notre fonction qui dépasse le loin l’enseignement des fonctions affines et linéaires. La véritable angoisse chez nos collègues, c’est la fermeture des coiffeurs et des produits de beauté dans les supermarchés, va-t-on voir les racines ?

Je quitte le lycée, et je rentre chez moi, je m’arrête pour faire des courses à Carrefour, face à GIFI … C’est presque le fil conducteur. Carrefour est totalement vide, je m’attendais pourtant à ce que le magasin soit plein avec des gens qui se ruent sur les produits non essentiels avant fermeture. C’est quelque part encourageant, cela signifie que s’ils ne sont pas ici, ils sont certainement chez eux. Oui le petit commerce a raison, c’est de la concurrence déloyale, néanmoins il ne faut pas être économiste pour se rendre compte que ce sera Amazon le grand gagnant de l’histoire. Bien sûr, on peut toujours expliquer que désormais tout le monde est à égalité, qu’il suffit de ne pas commander chez Amazon, qu’il suffit de commander ailleurs, de prendre sa voiture et de récupérer. Seulement quel intérêt ? Pour faire un geste citoyen bien évidemment et continuer à faire vivre nos entreprises. Malheureusement ne s’en sortiront que celles qui sont déjà grosses. J’entendais le président des commerces de France expliquer qu’il fallait pomper les GAFAM de façon à ce qu’ils financent la transformation numérique des petits commerces. Et c’est une véritable interrogation sociétale, économique sur ce que sera notre monde de demain avec ou sans COVID. J’imagine mal les commerçants monter leur boutique en ligne pour faire le fameux « click and collect » magnifique anglicisme, la langue de l’argent et de la nouveauté, réussir à créer une identité numérique ne se fait pas d’un claquement de doigt.

La COVID est une belle cochonnerie qui non seulement tue des gens, tue des économies, bouscule, accélère, sépare. Comme le président Macron l’a dit, pas évident d’avoir 20 ans en 2020, ne plus embrasser ses parents ou ses grand-parents, ne plus avoir de contact physique, un pas de plus dans cette solitude qui nous ronge déjà tellement.