Chemins

22/10/2020 Non Par cborne

La première période d’un point de vue sanitaire a finalement été plutôt correcte. Alors qu’on s’attendait à un véritable drame, tout se passe plutôt bien dans l’ensemble et je dois vous reconnaître mon étonnement. Mes élèves sont âgés de douze à plus de vingt ans. Comme on ne redouble plus en France nous avons des quatrièmes très jeunes, comme les erreurs d’orientation sont très nombreuses, on a pas mal erré avant d’arriver à valider son BAC ce qui fait qu’on devient bachelier plutôt vieux. Faire appliquer les consignes sanitaires c’est relativement compliqué. Ce n’est pas compliqué dans le sens où les gamins ne font pas les rebelles et se prêtent facilement au jeu, c’est compliqué dans le rappel permanent, plusieurs dizaines de fois par heure. Alors comme j’aime à souvent le rappeler entre les gamins qui se collent, qui baissent leur masque et j’en passe, je ne vois que deux hypothèses :

  • les jeunes ne sont pas contaminés, contaminants.
  • les gens arrivent à faire un n’importe quoi de dingue pour chopper la chtouille.

Les Irlandais qui sont les premiers à reconfiner ont l’air d’aller dans mon sens puisque les écoles restent ouvertes. Si j’étais mauvaise langue, un brin calculateur, j’aurais envie de dire que le grenelle de l’éducation visant à revaloriser les salaires arrive au bon moment. Je n’ai pas commenté la décapitation de mon collègue et je ne la commenterai pas car elle dépasse le cadre de l’école. Il n’empêche que la crise COVID où les parents ont découvert ce que ça fait de garder un gamin à longueur de journée et cet acte dramatique que l’on va certainement combiner bientôt à une France fermée sauf pour les profs et leurs élèves, sont autant d’éléments qui sont à considérer pour graisser la patte de l’enseignant. Malheureusement c’est à tout le service public qu’il faudra graisser la patte, le personnel médical bien sûr, mais aussi la police qui se fait attaquer dans les commissariats, c’est tout le système qui se casse la gueule et ce n’est qu’un début. Rassurez-vous, je sais pertinemment que nous n’aurons que des miettes, une déception de plus comme pour les autres professions qui attendent au moins un peu de considération. Pourtant pas cher la considération.

« Detachment » voilà une bonne idée !

Si d’un point de vue sanitaire ça passe, d’un point de vue scolaire c’est mauvais, j’en prends acte et change de stratégie. J’ai tiré la sonnette d’alarme au niveau de mon établissement pour évoquer les résultats catastrophiques dans ma matière, situation que j’avais signalée l’an dernier au second trimestre avant le confinement. Nous avons plus de trois mois d’avance sur le planning de la cata, le confinement a fait de gros dégâts. J’ai déjà une classe qui n’a pas la moyenne en maths, nous ne sommes pas à la fin du trimestre, les choses vont donc empirer tout au long de l’année. La plupart du temps, la motivation s’effrite au fur et à mesure de l’année scolaire. Les bonnes intentions du début s’envolent plus ou moins rapidement pour un réveil face à l’examen, et encore.

L’explication est particulièrement simple, mes élèves ne font rien. J’ai donné un DM à me rendre avant les vacances. Quatre exercices, douze jours de réalisation, j’estime la charge de travail à moins de 1h30 soit moins de 10 minutes. Dans une classe, j’ai 45% des élèves qui n’ont pas rendu le travail et qui ont pris zéro. Je n’ai pas été trop regardant sur la triche car les élèves ont recopié des trucs qui étaient stupides les uns sur les autres, ceux qui ont donc triché sont plus proches des 7 à 12 que des 19. J’ai d’ailleurs écrit aux parents de ceux qui avaient 19 et dont je sais qu’ils ne sont pas l’auteur du travail. Pour un devoir maison donc, aucune de mes trois classes de troisième n’a la moyenne. Les résultats sont largement meilleurs quand le travail est fait en classe.

Je vais essayer d’être le plus clair possible, malheureusement c’est difficile car tout n’est qu’une question de choix, d’embranchements, quelque part un algorithme de positionnement.

Premier chemin, le travail. Les élèves ne font rien, alors ne leur faisons rien faire. C’est un positionnement que j’ai adopté pendant plusieurs années, à savoir que j’avais cessé de donner des devoirs maison à rendre sur feuille. J’ai arrêté de donner des DM lorsque dans une classe de première, je me suis retrouvé avec 17 travaux identiques. Je suis revenu sur ce point car il faut que les élèves produisent, c’est une consigne de l’inspection, on trouve dans le référentiel de la matière :

Les travaux de résolution d’exercices et de problèmes, en classe ou au cours d’une recherche personnelle en dehors du temps d’enseignement, ont des fonctions diversifiées :

la résolution d’exercices d’entraînement, associés à l’étude du cours, permet aux élèves de consolider leurs connaissances de base, d’acquérir des automatismes et de les mettre en oeuvre sur des exemples simples ;

l’étude de situations plus complexes, sous forme d’activités en classe ou de problèmes à résoudre ou à rédiger, alimente le travail de recherche individuel ou en équipe ;

les travaux individuels de rédaction doivent être fréquents et de longueur raisonnable ; ils visent essentiellement à développer les capacités de mise au point d’un raisonnement et d’expression écrite

Référentiel de l’enseignement agricole

Je pense être dans les clous, mes travaux ne sont pas très longs et permettent de maintenir les connaissances pour le DNB. Je rajoute en effet des exercices du chapitre précédent à chaque nouveau DM pour forcer les élèves à maintenir les connaissances. Dans le DM que j’ai donné, la grande majorité des élèves n’était plus capables de présenter une probabilité comme attendu, ce qui veut dire qu’effectivement, il faut réactiver les connaissances.

On part donc du postulat qu’il faut donner des DM, de façon régulière et pas des DM pourris. Je tire mes exercices majoritairement des sujets de brevet, donc ici encore, je ne suis pas trop mal.

À partir du moment où l’on a posé le postulat de « faut donner du boulot », arrive alors l’embranchement en lien avec le travail non rendu.

  • Tout faire pour que le travail finisse par être rendu
  • Mettre 0

Jusqu’à maintenant mon positionnement était de tout faire pour que le travail soit rendu et d’éviter la bulle. C’est quelque chose qui me paraît évident pour quelques raisons. Le travail doit être fait, on ne peut pas laisser un élève ne rien faire, ce n’est pas bon pour lui, ce n’est pas bon pour le groupe. Mettre un 0 c’est planter une moyenne, c’est donc laisser l’élève s’embourber dans l’échec scolaire. Même à coefficient plus faible, un 0 plombe une moyenne. Il me paraissait légitime de tout faire pour que le gosse travaille, travaille le mieux possible, progresse, avance. Imposer que le travail soit fait c’est un nouvel embranchement. Je peux hors temps scolaire donner un nouveau travail, mais c’est du travail supplémentaire pour moi pour quelqu’un qui ne veut pas faire le travail. Je peux coller, mais c’est filer du travail à mes collègues de la vie scolaire et c’est encore ici discutable. Si je devais coller pour le travail non rendu, c’est plus de 20 élèves que je dois envoyer en colle. On peut partir du principe que si le travail n’est pas fait chez moi, il n’est pas fait chez mes collègues, ce qui est effectivement le cas, et qu’on peut mutualiser. Mais il y a ici un problème d’obstination qui nous dépasse, je vais essayer de ne pas trop perdre le fil.

Le cerveau d’un jeune

Pour un élève, nous avons dû téléphoner je pense entre quatre et cinq fois pour informer les parents qu’il ne rendait aucun travail. Les parents nous ont répondu à chaque fois que le nécessaire serait réalisé, il fait bien sûr partie des élèves qui n’ont rendu aucun travail. Ce gamin s’est pris plusieurs mercredi, cela ne le gêne pas plus que ça, c’est une nouveauté que nous constatons depuis quelques années. Avant on avait des élèves qui avaient des activités, qui n’avaient pas le temps, aujourd’hui vous pouvez mettre un mercredi après-midi, les gosses sont capables de passer trois heures plus ou moins déconnectés. La production n’est pas nécessairement meilleure lorsque l’enfant se retrouve seul face à sa copie pour un travail non fait. La colle ne sert à rien ou presque.

Petit résumé puisque je viens déjà de passer les 1300 mots :

  • On donne du travail
  • Si le travail n’est pas fait, on met 0

Continuons. On avertit ou pas les parents ? À minima je vais une fois par jour sur l’ENT de mes enfants, même en période de vacances. L’ENT de mes enfants PRONOTES a l’avantage d’avoir une application smartphone et d’envoyer une notification s’il y a une nouvelle information. C’est certainement une pénalité conséquente pour SCOLINFO, on ne me retira toutefois pas l’idée qu’il s’agit d’une simple question de volonté. Avertir les parents c’est notre métier, s’il y avait un problème avec un de mes enfants j’aimerais pouvoir être averti, si je veux être averti en tant que parent, même si je me préoccupe de la situation de mes enfants, il est normal que je le fasse en tant qu’enseignant. Nouvel embranchement. J’avertis par téléphone ou par l’ENT ?

Il apparaît que lorsque j’envoie un message par l’ENT, moins de 40% des gens consultent. Je vous passe mes commentaires, mais je peux tout à fait comprendre que les gens ne soient pas à l’aise avec l’outil informatique, alors je prends mon téléphone. J’ai une petite toute gentille qui est en train de s’enfoncer, un peu de paresse mais une fatigue qui semble anormale. J’ai pris le téléphone et laissé un message sur le répondeur de son père. Bien sûr avec ma ligne personnelle, que je considère comme un outil de travail, même des élèves ont mon numéro de téléphone. Le papa ne m’a jamais rappelé.

De façon synthétique :

  • des élèves qui ne font pas le travail
  • des élèves qui s’en foutent royalement de prendre un zéro et d’être collés
  • des parents qui sont informés mais sans forcément avoir la réaction qu’on attend chez l’enfant (spoiler, qu’il se mette au travail)
  • des parents qui ne s’informent pas de façon régulière sur le suivi de leur enfant
  • un enseignant qui donne du travail, qui corrige ses copies, qui prend le temps d’informer les parents et par l’ENT et par le téléphone, finalement un enseignant qui s’épuise pour aucun résultat.
  • des collègues qui n’ont pas l’air malheureux et une direction qui n’a pas l’air plus inquiète que cela.

Alors forcément j’en prends acte et je me rends compte que le problème vient de moi. Au lieu de me faire du souci pour des enfants qui ne s’en font pas pour leur propre avenir, ni leur parent, ni l’école de façon générale, je ferai mieux de m’inscrire dans le moule et c’est ce que je compte faire :

  • continuer à donner du travail de façon régulière
  • mettre zéro à tout travail non rendu
  • informer les parents par l’ENT sans prendre le téléphone.
  • valoriser l’ensemble des élèves et des familles qui jouent le jeu et laisser le droit à l’erreur. Explication.
Justice pas vraiment aveugle

J’ai une élève qui travaille particulièrement bien chez moi, qui en plus est sympa parce qu’elle s’occupe des élèves en difficulté. Elle m’aide donc. La petite a honteusement triché sur un de ses camarades à mon DM. Dans le cadre d’une justice aveugle je mets 0 aux deux sans savoir qui a triché. Le papa du garçon sur qui elle a triché me répond à 23h30 à mes mails. La famille est sérieuse, suit le gamin, je laisse le 19, je sais qu’il a ramassé à la maison et que je n’ai pas besoin d’en rajouter. La petite sera retenue pour faire un travail supplémentaire.

L’idée sous-jacente c’est d’une part d’arrêter de me stresser, d’autre part de valoriser les gens qui travaillent encore, élèves et parents. Et j’insiste bien sur élèves et parents. Dans certains cas, je sais que des parents font le maximum et que le gosse est horrible. Par respect pour les parents qui font le maximum, il est légitime de donner un coup de main car ces gens sont pour la réussite du système et de leur enfant.

À partir du moment où j’ai fait mon travail, que je me retrouve face à un public, parents et élèves qui est totalement hermétique, il me paraît difficile de m’en demander toujours plus. Je vais donc arrêter de m’énerver, aligner des 0, même si je vois bien un effet de bord.

Nous n’allons pas nous mentir, nous sommes dans une école construite dans le mensonge et dans l’hypocrisie. Nous mentons de façon éhontée aux parents, aux enfants sur leur niveau. Si les collègues œuvrent dans le même sens que moi, à savoir ne pas se poser de questions et cartonner, ce sont nos résultats au DNB et à l’orientation qui vont en prendre un sacré coup. Et c’est certainement ici que je me ferai taper sur les doigts, nous ferons taper sur les doigts, quand on viendra nous demander pourquoi nos élèves sont à 60% de réussite au DNB, n’arrivent pas à s’orienter dans les établissements de leur choix parce que les notes ne sont pas assez bonnes. L’hypocrisie est de tout bord, et je vois bien qu’on nous explique que si les enfants ne font pas le travail c’est certainement parce que nos cours ne sont pas intéressants. C’est le mythe pédagogique, il fonctionne toujours de façon formidable, la culpabilité d’imaginer que si le cours était inversé, avec des majorettes qui défilent toutes les quatre minutes, les élèves feraient le travail. C’est un leurre, il ne faut pas tomber dans le piège.

N’allez pas croire que je me dédouane, que je ne me remets pas en question, mais chez moi les points sont à prendre, il suffit de se pencher pour les ramasser, comme chez certains de mes collègues qui donnent huit points de questions à apprendre et les élèves n’apprennent pas. On peut toujours essayer de trouver une justification dans le goût des choses, malheureusement nous en revenons toujours au même point, certaines obligations, certaines corvées sont totalement incontournables et nous n’avons d’autres choix que de les réaliser. Je préférerai mieux passer mes journées à regarder la télé qu’à travailler un masque sur le nez, rime riche en é. La problématique c’est qu’un gamin doit être encadré par ses parents pour faire ses fameuses obligations. Sans rejeter la faute sur les autres, si les parents s’insurgeaient un peu plus sur un zéro pris pour travail non rendu, ça fonctionnerait certainement mieux de mon côté.

Je vais donc baisser la cadence, moins m’impliquer même si ça fait de la peine car c’est accepter l’échec, l’échec des autres et le sien de ne pas avoir été le Socrate qui a su donner l’envie de faire des exercices avec passion. Je connais par contre parfaitement l’issue, qui sera celle de se faire taper sur les doigts quand nos résultats seront devenus tellement mauvais qu’ils finiront par perturber quelqu’un de plus haut placé dans la hiérarchie. À ce moment-là les réponses, je les connais, il me suffira d’arrêter de donner des DM ou de donner des DM facultatifs pour que dans le monde de la bienveillance, seront valorisés seulement ceux qui les font même si c’est l’ensemble vide.

J’allais vous mettre le chemin de Kyo mais comme c’est une chanson que je n’aime pas, on finira de façon traditionnelle avec Jacky et Ben’j qui font le bilan.