Changement

12/06/2019 Non Par cborne

Ma femme est en voyage scolaire, je suis donc seul à la maison et parfois avec les enfants qui ont le bon goût d’être respectivement à l’école et en stage. Je sens que la fatigue est bien présente, en ce mardi de congé pour moi puisque c’est le bon mardi, j’ai tapé 1h30 de sieste. J’ai toujours constaté que c’est lorsque j’avais du temps que j’étais le moins productif, comme s’il fallait être sous pression permanente pour être efficace. C’est moins vrai. C’est moins vrai parce que j’ai redéfini ce qu’était pour moi la productivité.

À une époque je vous aurais dit qu’il fallait impérativement que j’apprenne quelque chose, que je fasse des trucs, que je démonte un machin, que je monte un serveur. Finalement avec du recul, j’ai plus l’impression de m’être dispersé que d’avoir fait des choses concrètes. Dans ces périodes de fin d’année où la fatigue est présente, je ne me mets pas de pression, des objectifs simples comme utiliser les pommes qui vont crever dans le frigo ou continuer de déstocker le matériel que je n’utilise pas.

Tu prends des pommes que tu coupes, c’est pénible et long, tu mets des pépites aux trois chocolats, tu mets de la poudre d’amande et c’est pas dégueulasse, pas trop gras en plus.

Je viens de donner un ordinateur portable à l’une de mes anciennes élèves, je viens de donner mon kobo à mon fils qui vient de se découvrir une passion pour la lecture, donner ou vendre pour que d’autres réutilisent. Comme quoi le changement, pas besoin d’attendre 43 ans, presque 44, il suffit de sortir de sa zone de confort. Il arrive quelques bricoles à mon fils en ce moment. La première c’est de partir avec un travailleur fou furieux entre 7 heures et 8 heures le matin, et de parfois rentrer à 19 heures. Réaliser ce qu’est le métier d’électricien, soudainement il découvre que la vie active c’est pas formidable, surtout quand il voit que son père est en week-end jusqu’à jeudi. On commence à parler spontanément de BTS. Et puis, il y a ses relations qui sont en général, et pendant que lui met les mains dans la merde au quotidien, eux font monter le niveau intellectuel. Alors qu’il était fermé à toute forme d’utilisation de son cerveau, il s’intéresse à tout. Il prend conscience d’une des souffrances de nombreux professionnels qui ont commencé à travailler très tôt, un complexe culturel par rapport à ceux qui ont fait de plus hautes études. Et puis il y a aussi la gestion du temps, une gestion du temps que je ne regrette pas.

Pour toi le père en devenir ou celui qui a des gosses qui commencent à se rapprocher de l’âge fatidique de l’adolescence, j’ai réalisé que plus j’étais strict, plus j’étais raide et que plus tout le monde était heureux. Elle n’est pas terrible la structure de ma dernière phrase, mais on fera avec.

Mes gosses n’ont plus de smartphone, ont un accès réglementé de 14h à 18h avec un rabais exceptionnel quand on l’a décidé. S’il y a autre chose de prévu et que c’est sur la tranche 14 heures / 18 heures et bien c’est la vie, ça saute. On a essayé de donner des smartphones, de laisser des accès, on s’est vraiment cassé la tête pour essayer de ne pas les priver de ce que possèdent les autres jeunes, c’était une erreur. À chaque fois ça a tourné à la catastrophe, plus on en donne, plus ils en veulent. Ils ne sont pas plus malheureux, et s’adaptent. Mon fils se met à lire, il dévore tout ce qui passe, avec l’arrivée des beaux jours, il commence à sortir le soir dans le village avec des copains, ce qu’il ne ferait pas si c’était open bar sur les écrans.

À l’école je constate que j’ai très fortement durci et que ce sera encore pire l’année prochaine. Tolérance zéro pour la calculatrice, sur le principe de pas de bras pas de chocolat, appel de plus en plus régulier aux parents qui doivent prendre leurs responsabilités, et j’en passe. Autant j’ai adapté mon cours avec un polycope qui couvre l’intégralité de l’année en moins de 40 pages et sur lequel il n’y a quasiment rien à noter, autant je vais tomber dans la vulgarisation à l’extrême pour ce qui est difficile pour eux, que les formules, le boulot qui est à faire, je suis intraitable.

Je simplifie ma vie. Comprenez que me débarrasser du superflu, c’est une simplification bien sûr, comme se fixer des objectifs simples et en fixer aux autres, mes gosses, les miens et ceux des autres. Et quelque part, quand on attend peu des enfants, que ce sont des règles très précises et qu’on sait qu’on va ramasser si ce n’est pas fait, on simplifie aussi la vie des gosses.

Il faut dire que cette année scolaire, qui prend fin, je m’en souviendrai. Quand tu finis aux urgences pour vérifier que tu ne fais pas une crise cardiaque, que tu n’as rien, c’est que quelque chose ne fonctionne pas dans ta vie pour que le stress te saute aussi fort à la gueule. Je peux bien sûr me trouver des circonstances atténuantes, ou plutôt aggravantes, me dire que la bagnole, les problèmes de santé de mon épouse, les intempéries, la cheville de ma fille, mon partner, et tout ce que j’oublie, en rajoutant à ça l’accumulation depuis des années, c’est trop pour un seul homme.

Je simplifie ma vie, l’arrêt de l’informatique est une évidence que j’avais pourtant devant les yeux depuis des années, merci aux gens par leurs attitudes malveillantes de m’avoir poussé vers la sortie. Je devrais me rappeler plus souvent de la loi de Pareto. La loi de Pareto dit que 20% des efforts rapportent 80 de résultats. D’un point de vue business cela voudrait dire que 20% des clients suffisent à rapporter 80% de l’argent de la société. Je n’irai pas dire que 80% des efforts correspondaient à l’informatique pour ramener 20% de mon salaire, néanmoins l’engagement dont j’ai pu faire preuve dans cette discipline est certainement disproportionné par rapport à l’argent récupéré.

Cela fait donc partie des axes principaux de mon changement. Essayer d’optimiser ce que je fais, pour que ce soit rentable. Retrouver un rythme plus tranquille, parce que sinon je n’arriverai pas à la cinquantaine. Cela peut vous paraître idiot, mais c’est aussi apprendre à lâcher prise sur un ensemble de domaines. Par exemple, je commence un film, un livre ou une bande dessinée, je n’accroche pas, j’arrête. À une époque, je pensais que c’était nécessaire de finir ce que j’avais commencé, il s’agit finalement d’une simple perte de temps.

Le passage à Windows c’est une des applications directe de ce principe, optimisation, efficacité, arrêter de perdre du temps, en essayant de comprendre pourquoi le système d’exploitation ne fait pas ce qu’on attend de lui à un instant t. On me dira qu’au profit de cette facilité, je perds mon intégrité, mon autonomie, ma liberté. Mouais. Lorsqu’on voit que le pinephone va sortir au prix de 150 dollars soit 150 € selon les lois de conversion, il y a pour moi de toute évidence une bataille perdue d’avance, et un mauvais combat. Je ne vais pas jeter la pierre à un utilisateur qui aura le temps de tenter toutes les combinaisons possibles, de bricoler pour avoir un rendu approximatif, pour avoir quelque chose, j’aurais fait partie de ceux-là il y a quelques années, je passe désormais mon tour.

Je profite d’ailleurs de ce paragraphe pour placer cette anecdote. Je donne un ordinateur à l’une de mes élèves, un vieux D630. La machine était utilisée dans l’école de mon épouse, qui adopte aussi une position de retrait sur quelques bricoles. Souvenez-vous, dans sa classe, j’avais installé quatre ordinateurs sous Debian. Elle part désormais du principe que ce n’est pas à elle de fournir le matériel, mais à l’école et elle a raison. L’école n’a pas les moyens d’avoir du matériel informatique, par le fait, elle se refuse à trouver des solutions. Si l’éducation nationale veut enfin avoir une politique ambitieuse pour que les petits français deviennent des codeurs professionnels, il faudra qu’elle s’en donne les moyens, ce n’est pour l’instant pas vraiment le cas mais c’est une autre histoire. Ces ordinateurs ont tourné sous Debian, ce qui n’est pas forcément très sexy pour une fille de 18 ou 19 ans. J’installe par le fait KDE NEON parce que c’est bon de rire de parfois. Plaisanterie mise à part, l’environnement KDE contrairement à la légende populaire, est un des environnements les plus légers. L’installation se fait sans problème, mais au redémarrage, après plus de 10 minutes, la machine n’est pas lancée. Une base Ubuntu LTS qui est désormais devenue trop gourmande, je prends MX Linux. MX Linux est un projet intelligent, à base de Debian, issu de la fusion des projets Antix et Mepis. Il s’agit d’une distribution qui se veut out of the box, compatible avec des ordinateurs d’un certain âge. L’installation de MX se passe sans aucun problème, et au reboot, il faut plus de 5 minutes pour arriver sur le bureau. Le problème est donc forcément ailleurs. En faisant une recherche sur le message « drm atomic helper » qui revient un peu en boucle, on se rend compte qu’il y a un problème sur Grub qu’on peut trouver ici et corriger de la façon suivante.

sudo nano /etc/default/grub
Transformer la ligne  GRUB_CMDLINE_LINUX_DEFAULT="quiet splash" en 
GRUB_CMDLINE_LINUX_DEFAULT="quiet splash video=SVIDEO-1:d"
sudo update-grub
sudo reboot

Et ça passe comme une lettre à la poste avec un temps de moins d’une minute pour booter, normal pour un PC de cet âge. On dira certainement que je n’ai pas de chance, et pourtant j’ai l’impression que c’est toujours pareil, toujours l’obligation d’aller mettre les mains dedans. Sachant que j’ai touché à Grub, que se passera-t-il suite à une mise à jour ? Voyez qu’une fois de plus c’est facile de se donner du travail, cet ordinateur aurait peut-être une meilleure destinée à la déchetterie. Je vous dirais ça si elle me le ramène … Je prends le risque, parce que pour l’instant encore je continue de penser que c’est ce qu’il faut faire, et c’est ce qui m’amène à mon dernier point et pas des moindres. Faire ce qui me plaît que les autres soient contents ou non.

L’informatique cette année m’a vraiment gavé. Réparer les conneries des autres, comprendre pourquoi le serveur TSE est mal foutu, il n’y a absolument rien de gratifiant là-dedans. Réagir dans l’urgence, je pense que cela devient de plus en plus difficile pour moi, le stress permanent c’est fini. Lorsque tu es en salle de classe et qu’une collègue rentre parce qu’il faut dans l’urgence qu’elle arrive à imprimer et qu’elle n’y arrive pas, on met le cours en suspend, on s’en fout de savoir si éventuellement je pouvais m’arrêter ou non, l’informatique c’est le truc le plus important au monde. Faire ce qui me plaît ne s’applique d’ailleurs pas qu’à l’informatique et ne signifie pas non plus nécessairement arrêter ce qui ne me plaît pas, nous avons malheureusement des obligations. Je me suis crevé la santé à donner un coup de main à mes anciennes élèves de première qui passent l’examen ces jours-ci, je suis content de le faire, je n’étais pas obligé, mais j’ai jugé qu’il fallait le faire. Vous les verriez comme ils sont sereins ceux qui ont la capacité de s’affranchir de toutes les contraintes, de la culpabilité.

C’est une conversation qui revient de plus en plus dans mon établissement, et qui revient d’ailleurs de plus en plus avec les gens de mon entourage dans le monde du travail ou même de la famille. Alors qu’on nous explique régulièrement qu’il faudrait travailler plus, la France, notamment dans l’éducation ne compte plus les actions bénévoles. Prenez l’exemple typique du moment, mon épouse est en voyage scolaire. Si effectivement il y a une partie qui est prise sur le temps scolaire, la surveillance des enfants c’est 24/24, et la prise de responsabilité qui va avec. Les parents pensent que c’est normal, limite que l’enseignant prend des vacances. Autour de moi, c’est la contraction, et on pourrait si j’osais l’étendre au monde du logiciel libre. À force de se casser les dents, à force de donner de son temps, à en perdre aussi quelque part puisque ce temps ne sera pas récupéré, un temps précieux qui aurait pu être consacré à autre chose, il n’est pas étonnant qu’ils sont nombreux à préférer mettre leur temps dans des affaires plus rentables et plus plaisantes.

Je ne vous cache pas qu’il me tarde d’arriver rapidement à cette fin d’année scolaire, de mettre mes affaires informatiques en ordre, de préparer quelques nouveaux cours pour la rentrée, de prendre le temps de faire des choses qui m’intéressent, de m’occuper des miens et de laisser la foule s’agiter. Si les événements de la vie sont principalement à l’origine de ce changement, puisque je me suis fait largement rattrapé, je n’exclue pas la participation des autres et c’est d’ailleurs inquiétant. Comme évoqué plus haut, j’ai pas mal de collègues qui ont fait des projets intéressants, organisés sur leur temps libre et qui ont essuyé des critiques de toute part, par des gens qui ne font rien. C’est inquiétant.

C’est inquiétant parce qu’à l’instar d’une partie de la société qui s’organise en cycle court, qui se prépare à survivre à une catastrophe, une société qui vote à l’extrême droite, une société qui a peur, c’est une société qui n’a plus envie de donner et on peut la comprendre, j’ai l’impression que les cons ont quand même gagné une partie de la bataille et qu’on perdra tous la guerre.

Pour changer le monde, il faut commencer par se changer soi-même, je m’y attelle un peu chaque jour.