C’est compliqué

30/07/2018 Non Par cborne

Cette année je regarde ma fille de 14 ans et je suis catastrophé par sa façon de faire. Nous sommes sur la plage, elle a une copine à elle qui est à cinq mètres de nous elle ne se lève pas pour la saluer. C’est la deuxième fois que cela se produit, la dernière fois je lui ai courue après sur la plage pour qu’elle finisse par y aller. Cette fois-ci j’ai été plus rapide qu’elle, je l’ai chopée par la jambe pour la traîner jusqu’à la serviette de sa camarade sous l’œil interrogateur des plagistes. Tu vois le jeune, c’est la force des gens qui ont passé les 40 ans, tu n’as honte de rien, tu peux faire la chenille dans les mariages ou traîner ta fille qui gueule, je te raconte pas quand je vais arriver à la cinquantaine. Ma fille toujours par terre avec son pied dans les bras, je vois que la gamine est ravie que j’arrive, je demande des nouvelles de sa mère et elles passent une excellente après-midi à s’amuser comme peuvent le faire des gamines de leur âge. Un peu plus tard, je lui demande pourquoi elle n’y est pas allée, réponse, je sais pas.

Y’a peu d’questions où tu réponds pas : « J’sais pas », T’es bipolaire, t’es schizophrène, peut-être, t’es parano, T’as l’banlieusard syndrome. Bon sang j’ai réussi à la placer celle-là, je suis énorme. A peine 200.000 vues pour une tuerie avec du Disiz et du Skread, c’est la misère.

Et il faut se dire que c’est bien plus grave que ce qu’on peut imaginer. On a la chance d’avoir des voisins qui viennent très régulièrement pour les vacances et qui ont des âges similaires à nos gosses. Les parents sont ingénieurs, c’est donc en gros le même milieu de petits bourgeois, le courant passe bien. Nos maisons, du fait de l’étroitesse de nos façades sont à moins de 10 mètres, elles échangent par SMS …………….. On pourrait dire que ce n’est pas bien grave, et pourtant ça m’exaspère. Comme elles n’ont pas l’œil en permanence sur les téléphones, comme ma fille a un téléphone à clapet qui limite fortement les échanges, elles finissent par rater des infos et elles finissent parfois par se rater tout court. Et donc forcément, désespéré, tu poses la question : mais pourquoi ??? POURQUOI TU SORS PAS DE LA MAISON, TU FAIS DIX MÈTRES, TU VAS VOIR LA VOISINE ET TU TAPES LA DISCUTE AVEC ? POURQUOI ??? J’sais pas.

C’est compliqué. Ce n’est pas que ma fille, pour la majorité des gamins c’est comme ça. J’évoquais dernièrement dans mes billets à caractère éducatif que jamais la génération actuelle, n’avait eu autant besoin de nous. Ils ont tous les moyens de communication au monde, ils ne savent pourtant plus communiquer, car ils n’ont plus les codes du face à face. J’expliquais à ma fille, que lorsqu’on débarque sur une plage, qu’on voit quelqu’un qu’on connaît à cinq mètres sur une serviette, on y va. Elle me répond qu’elle y serait allée plus tard, je lui dis que non, parce que c’est une question d’éducation. On voit quelqu’un, on dit bonjour, c’est de la correction. Et d’ailleurs c’est ridicule, la gamine était ravie de me voir avec ma fille au bout des bras ou du pied, ça dépend du sens, on sentait presque un soulagement parce qu’elle nous a vu arriver, ma fille était ravie parce qu’elle trouve souvent les après-midis plages longues. Les regards s’étaient croisés, ma gosse ne se lève pas, tout est subjectif encore plus dans cette génération où l’amitié ne veut plus rien dire, où l’interconnexion est permanente où l’on pleure quand on se sépare en fin d’année scolaire pour ne plus jamais se revoir et ne s’adresser la parole quand on se recroise. La relation est jetable, fragile, pleine de sous-entendus, d’incompréhension alors que tout est pourtant dit ou écrit à travers les réseaux. Dans le monde adulte ce n’est pas forcément mieux mais les interconnexions nécessitent un minimum de politesse. J’ai salué de nombreuses personnes dans ma vie, ou elles sont venues me saluer, l’envie n’y était pas des deux côtés, pourtant on se force, on échange les banalités d’usage, et puis on se dit au-revoir, soulagé chacun de pouvoir reprendre le cours de nos existences.

Dada a écrit un billet intéressant qui s’appelle on va tous mourir. A son tour, il décrypte la scène française, en rajoutant quelques éléments que je trouve pertinent, j’ai réagi dans ses commentaires et j’aimerai reprendre ici. Dada évoque ce qu’il appelle « la peur du professeur », la position qui consiste à se mettre dans la situation de celui qui transmet le savoir et donc de subir la volée de bois vert qui doit s’accompagner. Peur d’être jugé, peur du regard de l’autre. Je ne pense pas que le problème vienne de là.

le ridicule ne tue pas

Comme vous le savez j’ai encore un compte instagram, et du fait d’avoir un compte instagram, mes élèves s’abonnent, je m’abonne en retour par courtoisie à certains d’entre eux que j’aime bien. Mon compte instagram est donc l’un des plus inintéressants de France, je ne vois défiler que des selfies ou presque. Alors que l’adolescence est un âge difficile, de souffrance, de complexes, ils s’exposent, parfois même en maillot de bain, avec des milliers de followers. Il y a ici une insouciance qui fait froid dans le dos, ou de l’assurance, l’assurance d’avoir pris la bonne photo, avoir la certitude qu’on fera mouche, et lorsqu’on voit les photos avec les poses et les effets qui vont bien, j’ai envie de me dire qu’ils n’ont peut-être pas tort et que c’est certainement maîtrisé. Par le fait, il me paraît difficile d’imputer à des haters, le manque d’envie de se lancer, il me paraît important aussi de recadrer.

Les blogs voyage, les blog cuisine, les blogs beauté cartonnent, il suffit de faire une recherche sur blog 2018. Le modèle du blog fonctionne encore, il n’est tout simplement plus prisé par les informaticiens, ou moins, nous y reviendrons plus tard. Le lecteur de blog informatique est quelqu’un de cultivé, qui sait écrire, qui sait compter, qui a des opinions bien tranchées, c’est quelqu’un qui a de l’éducation. Rajoutons en plus l’informatique dédiée à Linux et au logiciel libre, on est encore plus haut dans le niveau, avec des gens qui ont une conscience, des idées politiques sur le logiciel. Ce que j’ai envie de dire c’est que quelqu’un qui devrait se lancer dans le domaine du blogging Linux et logiciel libre, c’est quelqu’un qui a quelque chose à raconter, qui a des connaissances, c’est une niche, je ne m’étonne pas que les 16 ans ne se lancent pas ou tellement peu. Je ne pense pas qu’il y a la peur du jugement de l’autre, je pense qu’il n’y a pas l’envie, l’idée, la conscience, la connaissance tout simplement. Les haters sont un véritable problème, à fortiori dans le logiciel libre le joyeux pays du troll, mais avec les années nous avons tous trouvé la parade, tous ceux qui écrivent encore ont durci le ton, suppression des commentaires, modération, j’en passe. Je ne pense pas que beaucoup ont arrêté à cause des haters, une simple adaptation, on n’arrête pas de chasser parce qu’on a raté un sanglier, on n’arrête pas de bloguer parce qu’un connard pollue un de vos billets. On arrête de faire quelque chose parce qu’on n’a plus la passion, on ne commence pas quelque chose parce qu’on n’y a pas d’intérêt.

Et c’est ainsi que nous arrivons à un autre point que souligne dada. Dada est convaincu que les nombreux outils qui vont arriver vont changer la donne, marchera pas. Marchera pas parce que les outils existent, même s’ils sont propriétaires. Si on peut considérer que l’écrit est un facteur bloquant et cela peut se comprendre, si on considère désormais que les jeunes n’ont pas peur de se montrer, si on n’a peur de rien sauf d’écrire, il y a Youtube. Les chaînes de jeu vidéo sont légions, Minecraft, Fortnite, on a des gamins de 11 ans qui n’ont pas mué, et qui ont monté leur chaîne aussi mauvaise soit-elle dans les considérations de mon âge bien entendu. Un jeune est en recherche de visibilité, il n’attend par peertube pour se lancer et s’il veut se lancer, je l’invite à commencer par Youtube pour asseoir sa visibilité.

Je crois que malheureusement on peut tourner le problème dans tous les sens, le problème est ailleurs.

  • ceux qui continuent à écrire de manière régulière sont des gens qui n’écrivent pas que sur la thématique du libre. Je ne m’interdis aucun sujet, le libre en fait partie, je ne me définis pas comme libriste.
  • ceux qui ont arrêté d’écrire ont certainement des motivations en lien avec le temps, la lassitude, les finances.
  • les jeunes ont les moyens de se lancer, n’ont pas peur de se lancer, ils ne se lancent pas car ils ne se sentent certainement pas concernés.

Nous sommes plusieurs à le dire, à le constater, le libre devient de plus en plus une histoire de professionnels, de passionnés, d’illuminés. Notre unique exemple collectif de jeune blogueur qu’on sort tous c’est celui d’Angristan, et j’ai malheureusement envie de dire que c’est l’exemple qui confirme la règle. Angristan fera de l’informatique qui est une passion son métier, quand il aura la copine et l’arsenal de marmaille qui va avec, ce que je lui souhaite, des chantiers, des fosses à caca, il verra si l’écriture, le blog, l’informatique est une passion ou si finalement ça n’était que l’expression d’une volonté de partage pour se perfectionner dans son domaine. Le malaise est pour ma part plus profond, et on ne peut pas me dire que c’est du pessimisme bornien, c’est du vécu. Je vis mon quotidien avec des jeunes de 13 à 20 ans, le constat que je fais c’est la diminution de la passion, à part le cheval et le foot. A l’époque, on avait des pêcheurs, des musiciens, des chasseurs, des danseurs, j’ai eu une championne de France de judo, mais ça c’était avant. Les jeunes aujourd’hui, en tout cas ceux que je côtoie, ont peu de centre d’intérêt, ça se résume principalement à soi, à l’entre-soi, à la fête, aux amours, à l’amusement. On pourrait trouver ça très sain, mais malheureusement comme on le sait, la vie n’est pas Disneyland et pour comprendre le monde il faut s’y intéresser.

Comprenez que le logiciel libre, Linux, à mon humble avis, en tant que père, qu’éducateur, qu’enseignant, n’est pas ma priorité première quand j’ai des élèves qui ne savent pas que Madagascar est un pays mais pensent qu’il s’agit uniquement d’une histoire avec un lion rigolo qui danse avec des pingouins. La relève n’est pas arrivée, je ne sais pas si elle arrivera un jour, en tout cas pour les blogs informatiques, j’ai comme la sensation qu’il va falloir se contenter de l’existant, et pour un bon moment.