Centraliser ou ne pas centraliser, telle n’est pas la question

29/03/2018 Non Par cborne

L’association Framasoft fait du bruit autour du projet PeerTube qu’on qualifiera d’alternative à Youtube.

Pourquoi une alternative à Youtube ?

J’ai écrit Youtube comme quand on parle de Google pour les moteurs de recherche. Dailymotion, les autres sites de vidéo sont tellement anecdotiques, Facebook ne perce pas dans la vidéo, si bien qu’aujourd’hui la vidéo c’est Youtube. Youtube donc Google, donc site propriétaire et les problèmes qui vont avec. Youtube peut décider de vous bannir du jour au lendemain pour une raison qui n’engage que lui et c’est sa liberté de le faire, Youtube met des publicités dans tous les sens, Youtube vous traque. Et le pire là dedans, alors que Youtube ne se contente que d’héberger les vidéos, il ne créé pas de contenus, non seulement vous travaillez pour lui en donnant vos vidéos mais en plus vous allez finir par le payer dans des formules premium pour éviter d’avoir à subir les pubs. Utiliser Youtube en tant que producteur et consommateur, c’est de façon caricaturale payer pour travailler. On notera tout de même que mon propos est incomplet, c’est vrai pour les petits Youtubeurs, moins pour les stars du net qui perçoivent des rétributions par la plateforme, rétribution qui est décidée par Youtube qui pour une raison ou pour une autre peut faire le choix de couper en dix le montant de vos revenus. Youtube c’est le problème du manque de concurrence, du gars qui a le monopole, le gars qui fait la pluie et le beau temps.

Quelles sont les solutions actuelles ? Limites ?

En informatique, tout est possible à partir du moment où l’on sait faire et la difficulté de savoir faire c’est que cela ne s’arrête jamais. Deux écoles, soit vous passez par un prestataire qui va gérer vos vidéos que vous allez coller dans votre CMS soit vous faites votre serveur dédié de vidéo. Pour la seconde option, la gestion d’un serveur l’auto-hébergement va nécessiter au moins quelques éléments : une machine allumée H24 que vous maîtrisez parfaitement et d’un point de vue hardware, et d’un point de vue software quant aux outils de sécurisation, une bande passante qui envoie car la vidéo ce n’est pas du texte, la vidéo ça pèse. Je ne suis pas allé vérifier dans les CGU d’o2switch, mais je ne pense pas que l’hébergeur malgré ses promesses du tout illimité accepte de se retrouver avec des milliers de clients qui commencent à héberger des centaines de vidéos mal encodées pesant très lourd et qui mangeraient sa bande passante et ses espaces disques. Concrètement si on veut faire de la vidéo, il faut du stockage, il faut du débit. Monétiser ce genre de site c’est difficile, Youtube commence à bourrer ses vidéos de publicités pour inviter les gens à passer au modèle premium.

Que propose Peertube ?

Où trouver de l’espace disque, où trouver de la bande passante ? Directement chez l’utilisateur. Pour moins de 100 € on a 4 To de stockage, la fibre optique est en train de se développer de plus en plus. Néanmoins si les débits augmentent, la qualité des vidéos augmente aussi et il faut donc du gros débit pour pouvoir assurer une vidéo en HD vue par des tas de gens en même temps. L’idée c’est donc de faire du p2p sur la vidéo, un même fichier est partagé par plusieurs personnes par l’entremise d’un serveur comme un serveur torrent, le serveur se contente de faire le lien entre les utilisateurs, c’est la bande passante de chacun qui permet de voir la vidéo. Plus de personnes partagent la vidéo, plus le débit est fort, CQFD. Sur le github du projet vous trouverez des captures plutôt explicites pour expliquer le fonctionnement comme celle-ci.

PeerTube est l’exemple type de la pensée Framasoft. Pour contrer les géants du web, il ne faut pas opposer un autre géant qui de toute façon n’aura jamais son envergure, mais une armée de fourmis, quand une tombe, des millions sont encore présentes, c’est le principe du web décentralisé.

Une bonne idée sur le papier moins dans les faits

Qui dit web décentralisé dit Diaspora* et Mastodon. On aura beau m’expliquer que cela fonctionne très bien, c’est le cas, malheureusement ces réseaux sont des réseaux de niche. Comprenez que c’est un repère pour les libristes, des gens aux pensées alternatives, ce ne sont pas des réseaux populaires. Est-ce une nécessité qu’un outil soit populaire, oui si on veut sortir des groupuscules. Ce sont les gens qui font le réseau. Dernièrement le maire de ma commune a fait un communiqué pour s’insurger sur le fait que nous n’aurions pas la fibre optique avant 2020. Réseau social utilisé : facebook. Voyez qu’ici le réseau va dans la direction que veut lui faire prendre Zuckerberg, une dimension locale. Récemment, Florence Foresti a expliqué qu’elle en avait marre d’avoir des affiches de magazines pornographiques sur les kiosques de Paris. A 44 ans la comédienne l’a fait depuis son compte instagram ce qui illustre bien la tendance, tu veux justement rester tendance, tu prends un réseau social pour les plus jeunes ou disons pour les moins vieux, même si, ne nous leurrons pas, ce sont plutôt des utilisatrices de facebook qui se retrouveront dans ses spectacles, les plus jeunes préférant les Youtubeuses.

Je fais le réseau social, le réseau social me fait, si je suis sur twitter pour suivre l’actualité ce n’est pas un hasard, si je suis sur Facebook pour suivre l’actualité locale et vendre des objets ce n’est pas un hasard, si je ne suis pas sur snap avec mes oreilles de Mickey, sur instagram avec mes fesses de coach sportif, plus sur Diaspora et pas sur Mastodon le couteau entre les dents pour saigner le capitaliste, ce n’est pas un hasard non plus.

Utiliser un réseau social plutôt qu’un autre, c’est choisir un rôle. L’avantage de la décentralisation c’est qu’elle permet de créer sa propre instance … en théorie. Même si docker facilite pas mal de choses, il faut les compétences pour s’auto-héberger. Comme 99% des utilisateurs sont justement des utilisateurs, n’ont pas, ne veulent pas avoir ces compétences techniques, il suffit de se retourner vers une instance publique ou le problème du serpent qui se mort la queue.

Choisir une instance, c’est faire confiance à un administrateur d’un point de vue sécurité et d’un point de vue éthique. On a vu dans les débuts très euphoriques de Mastodon que tout était paix et amour jusqu’à ce qu’un administrateur « censure » des propos qui ne lui paraissaient pas corrects. Plus sérieux encore, des groupes terroristes sur des instances de Diaspora. La moralité c’est qu’on se retrouve en fait à la case départ si on n’a pas la capacité de monter sa propre instance, le décentralisé n’en a que le nom, on continue d’être chez quelqu’un et de suivre les règles qu’il veut bien imposer qu’on soit d’accord ou non. Avant d’aller plus loin dans mon raisonnement, et pour rester sur l’aspect technique, un gentil administrateur qui fait la maintenance, qui prend les risques des propos et des contenus, imaginez déjà la chasse aux contenus pédopornographiques, c’est du temps, c’est de l’argent, c’est de la précarité pour le serveur. Jabber a montré par le passé le problème, des instances qui ne tiennent pas, l’utilisateur qui passe son temps à migrer pour finir par se lasser et abandonner. Un exemple concret parmi d’autres, celui de postblue le mangeur de frites à la mayonnaise et qui sera le dernier utilisateur de Gnu Social au monde.

Cas pratique

Voici une instance de PeerTube, je l’ai trouvée en faisant une simple recherche.

Imaginons que j’ai décidé de reprendre les vidéos avec les gosses pour faire un peu de tutos, montrer ma région comme j’ai pu le faire par le passé, un peu de maths, et je me dis que PeerTube est certainement l’idéal pour moi. Seulement si je regarde dans les vidéos proposées, je vois deux vidéos sur Laurent Wauquiez et ça me coince. Ça me coince parce que si on met du Wauquiez ce n’est certainement pas pour évoquer son utilisation du logiciel libre mais pour dénoncer Wauquiez. Si je poste donc mes vidéos sur cette instance, je me retrouve dans la même situation que celle que j’ai rencontrée sur Diaspora*. L’immersion dans la révolution, les gauchistes, les anticapitalistes, les féministes, les vegans de la mort, ces gens qui sont capables de se réjouir de la mort d’un boucher. Permettez-moi de vous dire que j’ai donné, j’ai passé l’âge des discussions passionnées, je vous invite sur le forum, on évoque même le rasage et l’isolation.

Il est certain que le propos venant de moi qui n’a absolument aucune crédibilité dans le monde du libre, sera vu comme une provocation, mais si on essaie de faire abstraction du fait que ce soit moi, que ce soit Framasoft, n’est-il pas idiot de considérer que tout le monde est dans le même bateau et qu’il serait franchement gênant pour moi de voir un tutoriel que j’ai pu faire sur la Numworks à côté d’une vidéo malaisante ?

Bien sûr le problème est le même sur twitter ou sur youtube où l’on trouve de tout et de n’importe quoi. Pendant que je publie sur twitter il y a certainement des millions de menaces de morts et de propos avec lesquels je ne suis pas d’accord qui paraissent. La différence, c’est que c’est noyé dans la masse, ici on risque rapidement d’avoir une étiquette par simple partage d’une instance. Dans le doute je m’abstiens.

La solution, un peu de centralisation par le biais des CHATONS

Il y a quelques années j’envoyais un message souvent virulent à Framasoft où j’écrivais « attends garçon, tu peux devenir leader français, avoir un truc solide, faire de l’hébergement, faire du libre, recevoir de l’argent, tu as déjà la confiance, tu attends quoi pour devenir le chevalier francophone du libre ». Avec l’âge j’ai compris, que ce n’était pas à moi de décider des choses pour les gens, désolé je suis enseignant c’est un peu long à comprendre quand c’est le cœur de métier et qu’il fallait accepter la situation, la refuser ou faire soi-même. Si on regarde par exemple les réseaux sociaux Diaspora* et Mastodon, les instances qui récupèrent le plus de monde sont celles du Framasoft. Logique, on sait que c’est un acteur de confiance, et que ça va fonctionner. Pour le reste c’est déjà plus bancal.

A vouloir faire du libre, à vouloir bien faire, on oublie l’utilisateur final, celui qu’on aimerait bien voir se conscientiser face à l’informatique, utiliser du logiciel libre, payer, contribuer, développer. L’utilisateur final, c’est quelqu’un qui n’a pas envie de se casser la tête, c’est quelqu’un qui cherche de la sécurité, qui cherche une grosse branche à laquelle se raccrocher en cas de problème. Tous les logiciels libres qui rencontrent du succès sont des produits « centralisés », WordPress, Libreoffice, VLC. Il n’y a pas une instance de VLC, il y a VLC, les gens ne comprendront jamais rien tant qu’ils n’auront pas le phare d’Alexandrie bien visible pour les guider vers la lumière dans les terres hostiles de l’informatique propriétaire.

Oui le système d’architecture est le bon, le p2p c’est ce qu’il faut utiliser, néanmoins jamais PeerTube ne sortira de l’ornière tant qu’il n’y aura pas la grosse instance de référence, fiable, celle qui inspire la confiance.

Il sera facile de me dire « yakafokon » et m’inviter à créer cette instance, désolé, je n’ai pas les compétences pour le faire, je mettrai en danger les utilisateurs que j’hébergerai. J’avais écrit que je ne voulais pas un CHATON mais une grosse panthère noire que je serais prêt à payer pour certains services, j’attends encore.

La solution ne passe pas par une décentralisation complète des services mais bien par un maillage plus complexe de grosses instances et d’instances plus petites, spécialisées, communautaires ou non, afin que du power user qui voudra tout maîtriser au simple utilisateur lambda, tout le monde puisse faire du partage de vidéo librement.

Un sujet bien complexe car il nécessite de la ressource, de l’engagement derrière et vous noterez que je n’ai même pas évoqué la monétisation des vidéos.

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