Ce fut une fois de plus ma rentrée

07/09/2019 Non Par cborne

Mes années, mes semaines se suivent et se ressemblent, j’ai un déséquilibre total entre mes débuts de semaines et mes fins de semaines. Concrètement, le jeudi et le vendredi c’est 13 à 14 heures de cours ce qui est n’importe quoi. J’en ai fait mon deuil, j’ai fait remarquer que lorsque le jeudi j’avais conseil de classe après sept heures de cours, pour rentrer chez moi à 21 heures et être dans la voiture à 7 heures le matin pour finir à 20 heures au lycée suite à une réunion parents professeurs, c’était physiquement pas terrible. Moi tu le sais public, je suis Sarkozyste dans l’âme, les choses tu les aimes ou tu les quittes. Cela dit c’est de moins en moins vrai, je commence à jouer les rebelles de la forêt, mais on y viendra plus loin.

Mon début de semaine comme vous le savez a été pour le moins agité, l’opération du gamin ça occupe. Il va enfin repartir à l’internat à compter de lundi, c’est un soulagement. Faire une journée de boulot, rentrer et retrouver la loque devant la télé, se rendre compte que la maison est dégueulasse, que les affaires pour l’internat ne sont pas prêtes, je ne peux plus. Au moment où j’écris ces lignes, je viens de lui récupérer son travail sur son ENT, il a un DM à rendre de maths, il est en train de faire le tour de ses collègues pour récupérer les cours alors que, je cite, « on n’a rien écrit ».

J’ai donc attaqué en fanfare jeudi, sans inquiétude, les années passent, les attitudes restent les mêmes. Ici ce gamin qu’on sent très tendu qui me demande à quoi ça sert les probabilités. Je lui demande s’il est nécessaire de se mettre dans le positionnement de l’élève et de l’enseignant. Ces camarades soufflent déjà alors qu’il est nouveau, on comprend qu’il n’en est pas à son coup d’essai. Alors je lui dis que puisqu’il faut que nous tenions nos rôles, je lui réponds que ça ne sert à rien. Néanmoins, s’il écoute, s’il est attentif, il aura peut-être un 18 au contrôle parce que ce n’est pas bien compliqué, il pourra le mettre sur le frigo familial, ses parents lui foutront la paix et il pourra jouer à Fortnite. Le champ des possibles devient plus important, la réussite à son DNB et une orientation réussie qui lui permettront de faire un travail qui l’intéresse pour les 42 prochaines années de sa vie. Je lui ai promis que lorsqu’on aurait un temps commun dans notre planning de rentrée un peu serré, on se fera un repas avec Jean-Michel pour lui demander pourquoi on enseigne les probabilités en troisième. Déstabilisé, il a fait son boulot pendant toute l’heure sans moufter. Là, cette petite qu’on sent stressée, qui parle vite, qui pose beaucoup de questions qui a besoin d’être rassurée, je lui dis que tout ira bien, je prends du temps pour elle dont elle a besoin. Encore, cet enfant que je reprends sèchement parce qu’il ne me répond pas correctement, me coupe la parole et qui continue à taper au clavier pendant que je monte le ton. Il s’arrête et je lui pose quelques règles de bases, simples, qui lui permettront de mieux comprendre la société des adultes : quand un gros chauve te gueule dessus, tu t’arrêtes et tu fais au moins semblant d’écouter, ça fait baisser la pression. Les élèves de troisième sont ainsi faits, répondants à des modèles, les discrets, les provocateurs, les bavards, les agressifs etc … La plus grande difficulté c’est d’être attentif à tout le monde, et pas seulement qu’aux pénibles, il ne faut surtout pas oublier ceux qui cherchent absolument à échapper aux radars.

Ce qui est intéressant c’est de constater qu’entre collègues normaux, nous avons nos brebis galeuses, nous avions tous localisés les mêmes élèves. Preuve en est que nous sommes de bons professionnels ou que les adolescents jouent leur rôle à la perfection, avec conviction, chez tout le monde.

Je suis retombé pour ces deux premiers jours dans mes vieux travers. Arriver à 7 heures le matin donc à 6h20 dans la bagnole et faire de l’informatique. Je compte attaquer Python avec mes élèves de seconde à compter de jeudi prochain, et le prestataire doit intervenir à compter de mercredi. En trois heures, et vu la liste des tâches qu’il a à réaliser, je ne sais pas s’il aura la possibilité de le faire. J’avais déjà écrit que mu, l’éditeur python que je compte utiliser va me poser des problèmes pour une installation en TSE, qu’il était possible pour chaque session d’installer une version portable mais que le temps de téléchargement, l’espace disque occupé, trop de contraintes, j’ai préféré anticiper en installant le logiciel en dur sous Debian. Seulement ce n’est pas si simple. Il apparaît que mu-editor puisque c’est le nom du paquet, n’est disponible que sous Debian Buster. Souvenez-vous Debian Buster est arrivé dans le courant de l’été, j’avais dit, advienne que pourra. Mon collègue n’a pas la compétence Linux, compétence qu’il ne cherche pas, ce qui va poser des problèmes à court, moyen et long terme.

Je pourrais adopter la stratégie qui consiste à envoyer un mail à mon directeur et pleurer que je ne peux pas travailler. C’est une politique qui ne me ressemble pas. Je pourrais aussi me taire, faire en silence, mais si j’ai posé ma démission, ce n’est pas pour travailler gratuitement. Je vais donc me fendre d’un message pour expliquer ce que j’ai fait, que je suis à priori le seul à pouvoir faire, et demander quelle compensation je peux avoir. Il est important de suivre mon guide Sarkozy, travailler plus pour gagner plus. En l’occurrence ici il ne s’agissait pas d’une volonté délibérée de travailler, une forme d’obligation seulement. Je vais voir mon chef et lui dire qu’il y a aussi la possibilité de changer la centaine d’ordinateurs de l’établissement pour les mettre sous Windows 10, qu’est-ce qu’une ardoise de 50 000 €, je vous le demande ? On peut donc imaginer que Linux c’est quand même pas mal dans notre établissement.

Je suis donc encore dans une situation « c’est compliqué » avec mon établissement mais qui va donc se tasser, d’une manière ou d’une autre il n’y a pas le choix. Quelques collègues ont tenté un rapprochement stratégique pour que je donne un coup de main, j’ai vu de la frustration quand j’ai expliqué que le prestataire interviendrait tous les mercredis. C’est dingue tout de même, la prétention que c’est légitime, je sais donc je fais.

J’ai réalisé mon premier cours de l’année avec mes élèves de troisième, là encore les années se suivent et se ressemblent. Faire un @ avec le clavier c’est compliqué, associer une adresse mail c’est moins compliqué. Tous mes élèves ont un smartphone, la très grande majorité était au courant que leur compte icloud ou gmail correspondait à une adresse mail. J’ai créé le « lien », à savoir que désormais lorsque j’envoie un message dans l’ENT, chaque élève a son téléphone qui vibre. C’est quelque part malsain, car je viens de créer la chaîne du boulot, qui pourrait donc leur imposer de regarder leur téléphone si j’envoie un message à 23 heures un samedi soir ou un dimanche. J’ai souvent dit que dans mon métier ça ne s’arrêtait jamais parce que les ENT avaient posé une interdiction de déconnexion, je l’apprends à mes élèves dès le plus jeune âge.

C’est à relativiser tout de même. D’une part je ne suis pas un psychopathe qui envoie des messages toutes les deux heures à mes élèves, d’autre part je pense qu’il est important de leur montrer que la connexion a aussi du sens, une utilité, et pas que pour se filmer avec des oreilles de chat. Enfin, les élèves sont dans l’ensemble demandeurs, il est rassurant pour eux d’avoir ce lien et pas une chaîne, en pesant mes mots, le cordon ombilical avec l’enseignant, savoir qu’il y a quelqu’un au bout du fil. La majorité des élèves m’apprécient, pas seulement pour mes extraordinaires punchlines, mais aussi parce que je suis rassurant. Les gamins qui viennent chez moi le font pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Les bonnes, c’est une orientation dans le monde agricole ou du service, pour devenir un professionnel. Les mauvaises, des écorchés vifs de la scolarité pour qui l’école est un calvaire. Savoir que le gros chauve va répondre, qu’il répond tout le temps, c’est très important pour les enfants, salvateur.

Comme cela transpire dans mon texte, le troisième c’est ma vie, mon cœur de métier, j’appréhende par contre mon premier cours de python avec mes secondes. Le niveau des élèves n’est pas bon. J’ai eu face à moi pendant quatre heures, une classe calme, trop calme, sans répondant. Le troisième lorsqu’il ne comprend pas vous le fait savoir, là, classe morte. Comment réussir alors à pondérer pour savoir si le public suit, c’est la question que j’ai posée à mes nouveaux élèves. J’ai donné la réponse dans une première évaluation sur les ensembles, N, D, Q, Z, et R où le jeu consistait à associer le nombre à l’ensemble qui va bien. Confusion entre Q et D pour une grande majorité des élèves, qui n’arrive pas à savoir, pas à comprendre parce qu’il n’y a pas d’autres mots que diviser par une puissance de 10 c’est décimal sinon c’est rationnel. Certains élèves n’avaient pas fait le travail que j’ai demandé, pour montrer l’ambiance j’ai filé des lignes à mes anciens élèves qui n’avaient pas assez bossé à mon goût. Cette classe qui se voudrait élitiste, capable de faire son choix l’an prochain entre les sciences ou le littéraire, ne l’est pas dans mon établissement. Si nous savons qu’ils vont poursuivre vers un BAC technologique, ce n’est pas une raison pour ne pas traiter le programme et avec lui python qui même en BAC TECHNO STAV que nous avons, se voit gratifié si ma collègue ne s’est pas trompée d’un examen de 45 minutes en terminale.

Imaginez dès lors que les élèves trébuchent pour ne pas dire se cassent la gueule sur le premier chapitre de l’année, qu’est-ce que ça va donner quand on va passer à la programmation python. J’ai repris cette classe cette année pour dépanner, je vais lourdement insister pour redescendre en quatrième, parce que le quatrième finalement c’est comme le troisième en plus jeune et en plus bruyant.

Le décalage entre l’idée qu’on se fait du métier au ministère et la réalité de terrain me devient de plus en plus insupportable. Les exigences sont de plus en plus importantes quand le niveau des élèves est de plus en plus bas. Au point où nous en sommes, les attentes sont tout simplement une demande de réalisation de miracle. On garde la foi, on y croit, on fera de notre mieux faute de pouvoir faire l’impossible.

La rentrée ce n’est pas seulement la mienne, c’est aussi celle de mes gosses. Dans le forum, on m’a fait remarquer que je prenais des positions de plus en plus anti-informatique, ce n’est pas totalement vrai mais pas totalement faux non plus. Quand parfois je pense qu’on n’est pas bon, je me dis qu’on a franchement de la marge, illustration en une image.

Ma femme ne s’appelle pas Sophie, je n’ai pas d’enfant qui rentre en seconde et j’ai d’ailleurs arrêter de m’appeler Sophie depuis mon opération réalisée au Brésil en 2003. Ainsi, lorsque je me connecte à l’ENT de mon fils, j’arrive sur un profil qui n’est pas le mien. Je pense que niveau boulette, on n’est pas trop mal. Leur standard téléphonique mort ce n’est pas si mal, pour un établissement qui a décidé de se passer de carnet de liaison pour être full numérique. Dans le collège de ma fille, l’ENT n’est toujours pas actif.

Finalement l’informatique, l’éducation c’est pareil. On est à l’étape 3, ça ne marche pas, des gens nous poussent vers l’étape 4 pendant que d’autres qui sont fiers d’avoir quelques coups d’avance, réfléchissent à nous vendre l’étape 7. Le jour où on réalisera qu’il est temps de stopper la machine, d’arrêter de penser à la prochaine étape mais plutôt à un autre chemin, la terre se portera certainement bien mieux.