Cassure

06/10/2019 Non Par cborne

Je crois que comme chaque enseignant, je suis touché par le suicide de mes collègues, la directrice de Pantin, ou le professeur de SVT dans les Alpes-Maritimes. Je vous renvoie vers ce très bon article de Slate qui synthétise pas trop mal la situation.

Je vais vous donner un exemple de ce que nous pouvons vivre, l’absurdité qu’est devenu notre métier. Nous avons l’obligation pour la seconde année de faire passer des épreuves nationales à nos élèves de seconde GT. Quatre heures de perdues pour l’élève. Le temps de la mise en place, le fait qu’il faut une bonne heure quasiment, le fait qu’après c’est impossible de les remettre au travail car cela demande de se mobiliser, nous avons donc tué deux fins de jeudi après-midi qu’il faudra rattraper. Oui, avec un programme de seconde GT réformé à l’arrache, où on a tous travaillé pendant les vacances, on ne peut pas se permettre de perdre des heures.

Je l’ai déjà dit mais j’aime me répéter, nous faisons passer des examens de seconde GT à une population qui deux mois auparavant a réussi avec brio à 90%, l’examen du diplôme national du brevet des collèges. Et dans ses 90%, 80% de mention. Alors on a envie de se dire quand même, de s’interroger, pourquoi on fait passer des examens d’entrée, alors qu’à la sortie ils étaient si forts ? Oui, pourquoi ? Il serait mentir d’imaginer que je n’ai pas une idée sur la réponse, les dés du DNB sont pipés, il ne vaut rien, avec son contrôle continu à 50%, c’est un diplôme au rabais. On veut donc avoir une idée du niveau des élèves.

Dans mes effectifs, j’ai une nouvelle qui est arrivée. La petite n’a pas passé les examens de français la semaine auparavant. Je montre à mon collègue de français ces résultats pendant que les gosses font les maths, elle a des résultats … Certains élèves ont des notes tellement basses en français qu’on peut supposer qu’ils ne parlent pas la langue. J’appelle la plateforme académique, on me confirme qu’il y a problème. Certains élèves ont des résultats incohérents quand d’autres récupèrent les résultats des autres élèves. Alors que l’épreuve est officiellement terminée le 4 octobre, ces erreurs n’ont pas été corrigées, elles le seront peut-être, ou peut-être pas. Si dans quelques semaines je m’aperçois que cela n’a pas bougé, je demanderai à ma direction de ne pas diffuser les résultats aux parents, des résultats qui sont potentiellement faux.

Un prof

Il est donc fort à parier que comme on fait passer un brevet des collèges pour rien, autant le mettre en contrôle continu on dépensera moins d’argent, qu’on fait passer un examen d’entrée de seconde pour rien, parce que le DNB devrait valider ou invalider le niveau de l’élève, que cette épreuve n’aura servi à rien, parce que si les résultats sont faux, il est impossible de les exploiter, CQFD.

L’illustration du mythe de Sisyphe n’est pas anodine, on pousse un rocher en haut de la montagne pour rien, et le rocher a tendance à s’alourdir de plus en plus avec les années, pour rien. Un rien qui commence à peser de plus en plus sur le monde enseignant.

Et pourtant il y a à faire. Arrêter l’informatique aura été réellement salvateur pour moi, j’en toucherai un mot ici ou plus tard, mais je peux enfin faire mon métier pleinement. Mon grand jeu du moment c’est d’appeler les parents.

si la montagne ne va pas à Mahomet, Mahomet ira à la montagne

L’informatique est un problème dans bien des cas, pour trois raisons. D’une part il rajoute des tâches à faire qui n’existaient pas autrefois, d’autre part ça marche mal comme je viens de l’indiquer plus haut, enfin ça va tellement vite qu’il est difficile de raccrocher les wagons. Je vous renvoie cet article vers l’illectronisme, qui toucherait un quart de la population. Cet article ne montre que le haut de l’iceberg, car pour certains, ce n’est pas tant le problème de savoir utiliser ces outils mais de les utiliser, ce qui devrait rentrer dans l’illectronisme.

L’ENT, c’est-à-dire le logiciel qui permet d’avoir à distance, par un portail internet, une vue sur le travail de l’enfant, est une hache à double tranchant. C’est bien sûr un formidable outil pour les parents, pour les enseignants qui peuvent communiquer rapidement, pour suivre les notes de ses enfants, de ses élèves. L’autre côté de la hache, c’est comme tout, c’est une obligation de plus, il faut penser à regarder, la messagerie laisse supposer que nous sommes les uns et les autres, disponibles 24 heures sur 24. Je répondais hier matin devant la pharmacie au message d’un papa inquiet pour sa fille, comme j’écris régulièrement au professeur de SVT de ma fille le dimanche pour corriger ses erreurs dans son cahier de texte. Ce n’est pas de la perversion, c’est qu’on ne peut pas faire le travail demandé quand il oublie ou se trompe de document. Il me répond de façon systématique dans la journée.

J’ai envoyé vendredi soir suite à la correction de mes copies aux environs de 22h30 après 7 heures de cours et une réunion entre midi et deux, un message à l’ensemble de mes élèves et de leurs parents lus par 38% des gens au moment où j’écris ces lignes. Il s’agit d’une classe de seconde générale, donc on est un cran au-dessus de mon public habituel, la quasi-totalité des élèves ont lu le message, quasiment pas les parents. Les élèves ont un groupe SNAP de leur classe de seconde, ce qui veut dire qu’il doit y avoir un truc du genre « le chauve a envoyé un message et il sait qui l’a lu ou pas, il est pas très content du dernier contrôle ». Utilisation positive de SNAP d’un côté mais de l’autre cela signifie qu’ils vivent ensemble plus ou moins 24 heures sur 24, ils se rajoutent des chaînes supplémentaires. 24 heures sur 24 disponibles sur l’ENT avec les profs, 24 heures sur 24 disponibles avec leurs camarades pour les réseaux sociaux. Les parents qui sont peu à avoir intégré le concept d’ENT n’ont donc pas le réflexe d’aller regarder, envoyer un message aux parents est donc une bouteille jetée à la mer.

un message dans l’ENT

Je double donc la charge de travail, écriture dans l’ENT pour les informations et contacter les parents pour ceux qui ne lisent pas. Cela fait partie de mon travail, je dirais même plus que cela fait partie du cœur de métier, l’échange avec les parents. Pour moi, l’école ce ne sont pas que des gosses, ce sont des parents derrière, il faut que ça fonctionne de façon tripartite. Les parents, les gosses et moi. Sans cette combinaison magique c’est perdu d’avance.

Je pense que depuis le début de l’année je suis environ à quatre heures d’appel. Quatre semaines d’école, une heure de plus dans l’emploi du temps, ce n’est rien, mais il faut ajouter bien sûr le reste, l’invisible.

Avec les années, les élèves sont de plus en plus gentils mais multiplient les problèmes. La santé de façon évidente avec de plus en plus d’élèves malades, des dyslexies, dyspraxies, des problèmes sociaux, des problèmes de famille entre les divorces et le chômage. Il y a trente ans j’étais au collège, nous étions tous des gosses avec papa et maman pour 95% des cas, même si c’était la crise, il y avait moins de souci, c’était plus homogène. La dyslexie n’existait pas, on appelait ça des fainéants, combien d’enfants ont dû être sacrifiés parce qu’on ne se posait pas de question. Être prof dans les années 90 n’a rien à voir avec être enseignant aujourd’hui. L’inclusion forcée d’enfants à particularité dans la classe rajoute encore à la complexité du travail, où l’inspecteur vous dira de façon aisée qu’il faut individualiser le travail pour 20 gamins. Le mot inclusion est d’ailleurs mal choisi, c’est destruction. On détruit des classes pour des enfants qui en auraient besoin pour les jeter dans le grand bain de façon à faire des économies, tant pis pour la noyade.

Alors forcément, quand un métier devient de plus en plus compliqué à gérer au quotidien, et du côté des enfants qui ne savent plus rien, et du côté des parents qui vous en mettent plein la gueule au sens propre, le soutien d’une institution qui vous lance des punchlines du type « Pensez à l’euthanasie si les reconversions proposées ne vous plaisent pas… », ça casse.

Je ne conseille pas de faire enseignant, même si cela reste pour moi le plus beau métier du monde. Notre travail, celui que nous faisons au quotidien auprès des enfants et de leurs familles est cassé par des réformes successives, par une gestion du personnel à l’américaine, par des demandes administratives incessantes, de la paperasse, on nous fait perdre notre temps. Le crédit que nous accorde le ministère est nul, nous ne sommes pas impliqués dans les réformes, on nous disperse avec de plus en plus d’outils informatique qui seraient des facilitateurs s’ils étaient au point et si tout le monde les utilisait.

Le Chi.

Et pourtant notre éducation brûle et nous regardons ailleurs. Le niveau des élèves ne cesse de diminuer, penser que rajouter des écrans de partout et de nouvelles méthodes d’apprentissage va changer quelque chose ne changera rien, le mal est plus profond, c’est un mal sociétal. Nous allons vite, trop vite, nous suivons les modes, en ce moment les classes avec des vélos, des TBI, de la réalité virtuelle. On se plaît en haute sphère à révolutionner la pédagogie quand la majorité des enfants ne voient pas de sens dans nos apprentissages et il n’y en a n’a pas, il manque de cadre, il manque une éducation de base, il manque la base. Bronco racontait son ras-le-bol de se faire couper la parole de façon systématique par les élèves, de répéter les consignes. Je vous garantis qu’assister à un cours de troisième vaut son pesant d’or, répéter sept ou huit fois la consigne parce que les élèves n’écoutent pas, est notre quotidien à tous. Les gosses d’aujourd’hui ne sont plus ceux d’hier, même si ma vision est biaisée par mon type d’établissement.

Il faudrait un ministre qui fasse confiance à ses enseignants, nous sommes un rempart, au quotidien nous gérons des millions d’enfants, nous sommes de véritables supers héros du quotidien. Que celui qui me dit qu’il peut entrer dans une salle de classe avec trente ados ou gosses de dix ans et arriver à leur imposer tranquillement l’ordre du jour me jette la première pierre. Il faudrait des syndicats qui soient moins syndicalistes et plus humains. Si une journée d’appel à la grève pour une école meilleure, pas pour des revalorisations de salaire qui sont tout sauf une priorité, était lancée par l’ensemble des syndicats pour réclamer un véritable changement, une écoute, je descendrais certainement dans la rue pour la première fois de ma vie.

Ce métier dans lequel on donne tant, tellement basé sur de l’humain, sur la confiance, dans lequel du jour au lendemain tout peut basculer peut anéantir n’importe quel individu. On sait que si demain vous êtes taxé d’acte de violence, de pédophilie ou calomnié, vous serez totalement seul face à l’opprobre. À force de casser le métier, à force de casser l’enseignant, la seule forme de résistance possible est le retrait, assurer sa sécurité, prendre du recul, et si possible, quitter la partie, pas évident dans le contexte actuel de l’emploi.