« Ça fait huit jours qu’on a repris, j’essaie de me procurer du vaccin Russe » a déclaré cet enseignant

22/08/2020 Non Par cborne

Je ne suis pas inquiet pour la rentrée et cela va vous paraître peut-être stupide, inconscient, sachant que je vais me retrouver en première ligne pas protégé par du plexiglas comme la caissière de chez Leclerc. Face à moi, des nids à microbes qui vivent collés les uns contre les autres, à se rouler des pelles ou se taper dessus. L’ennemi est clairement défini, il est venu nombreux, prêt à en découdre avec ses mauvaises habitudes. Avoir peur d’aller à l’école, serait avoir peur des élèves, et je crois que c’est pour cela que la très grande majorité des enseignants vous annonceront une forme de confiance un peu folle. Les élèves à pas grand-chose c’est comme tes gosses. Tu partages tout, les emmerdements, les alertes incendies, les préparations aux attentats, les drames, les joies comme les peines. Imaginer qu’un élève puisse te contaminer c’est imaginer qu’un élève puisse te faire du mal, et ça c’est difficile à croire. Oui je sais que c’est complètement con comme raisonnement mais c’est certainement de façon irrationnelle ce que ressentent la majorité des gens qui partagent de très longs moments avec les gosses, ça fera un moment bizarre de plus à partager jusqu’à la sortie du vaccin.

Oui je passe à la télé masqué, j’ai de l’expérience

Car n’allons pas nous mentir, nous nous orientons pour passer une année qui sera forcément pourrave et qui ne trouvera de solution pérenne que lorsque l’épidémie aura cessé. Personnellement je vois mal comment ça pourrait passer sans vaccination ou atteindre cette fameuse immunité collective. On saluera d’ailleurs les efforts de tout le monde pour l’atteindre dans le courant de l’été.

Le masque toute la journée sera une nouvelle source de tension mais je tiens à vous le dire et je me cite :

Les enseignants vont sauver la France du virus parce que les enseignants Français savent tout faire : apprendre le code de la route, apprendre à nager, apprendre la politesse, apprendre à enfiler ton masque maintenant sinon tu vas prendre trois heures mercredi.

Cyrille BORNE, philosophe seulement le vendredi

À l’heure actuelle et pour vivre en bord de mer où c’est l’anarchie la plus complète, pas si loin des camps de naturistes où l’on vit collé serré, ou des espaces de jeu pour enfants où l’on joue à la pétanque jusqu’à une heure du matin, je peux vous prédire au moins deux choses. Le R0 va devenir négatif chez nous quand les touristes vont partir. Je n’ai jamais vu autant de monde ici, une salle de classe ne peut pas être pire que ce qu’on vit ici où les restaurants sont pleins, où tout le monde se fait la bise, où l’on va au contact dans le marché pour se faire une place dans la foule. Rajoutons à cela le Puy du fou d’un côté, les footeux de l’autre, les raves party à 7000 personnes et je me dis qu’on pourra difficilement faire pire. On va redresser la barre grâce au système scolaire, du fait de remettre de la discipline et accessoirement arrêter d’avoir tout le monde qui se promène en France pour limiter une certaine forme de brassage et favoriser bien sûr un autre, le brassage scolaire.

Ce qui est certain c’est que dans un système avec un million de personnes face à des gosses qui ont plus de chances de vous tuer qu’eux d’éternuer, ou vous tuer en éternuant, je peux vous garantir qu’on va vous remettre ça sur les rails.

Mets ton masque. Non pas comme ça. Il faut que ça couvre tout ton visage. Je vois ton nez, mets mieux ton masque. Toi aussi je t’ai vu mets, ton masque. Toi tu as pas de masque tu rentres pas et tu prends trois heures. Tu viens de te prêter ton feutre, mets du gel. Tu viens de te gratter les parties, mets du gel. Arrête de toucher ton voisin, mettez du gel. Arrêtez de vous taper vous allez chopper la chtouille, mettez du gel. Non vous vous roulez pas des pelles ou en gardant vos masques et vous les changez après. Vous venez de vous tripoter, mettez du gel. Remets ton masque et arrête de jouer avec l’élastique. Et comme tu viens de toucher ton masque mets du gel.

Message prononcé 12 millions de fois par jour

Nous ferons donc office de rempart éducatif à remettre ce cadre qui était tellement présent et qui a désormais complètement disparu, sacrifié sur l’autel de la sacro-sainte économie. Passer du confinement total à ça, c’est d’une extrême à l’autre, on ne va pas se mentir, il faut sauver l’économie, ce qu’il en reste. Les couillons dans l’histoire c’est quand même les gérants de boîte de nuit et le monde du spectacle. Face au grand n’importe quoi passé et futur, 35 personnes réunies dans moins de 50 mètres carrés par jour pour se retrouver à la cantoche les uns sur les autres, c’est pour ma part l’équivalent des soirées discos qui se sont tenues chez les particuliers. Que dire des victoires des clubs de foot avec les braillards qui se sautent dessus sur les grands axes sans protection, on aurait pu au moins faire travailler le commerce de nuit et les chanteurs. Quand je vois ce concert de Ziggy Marley avec les joueurs masqués et les choristes dans le plexy, que je vois les journalistes de BFM qui interviewent les supporters sans masque en faisant passer le micro de l’un à l’autre, je me dis qu’on est quand même dans l’hérésie la plus complète.

Les couillons de l’histoire sont aussi ceux qui vont se retrouver licenciés alors que leur entreprise aura dégagé des millions de bénéfices profitant de l’opportunité COVID pour dire que tout va mal. Enfin les derniers couillons seront les victimes collatérales du monde qui change, le COVID a résolument convaincu tout le monde qu’il fallait être écolo, je n’aimerais personnellement pas actuellement travailler en lien avec une compagnie aérienne.

Alors effectivement la rentrée arrive, et comme vous m’avez vu préparer mes cours de SNT, que j’ai refait certains cours d’informatique durant le confinement, que mes cours de maths sont une affaire qui roule, I’m ready, ready as anybody can be. Le problème n’est pas tant d’être prêt, c’est d’être tous prêts et là forcément ça flanche. Comme on a pu le voir avec le discours de Jean-Michel notre bon ministre de l’éducation nationale, on y va une fois encore la fleur au fusil, les mains dans les poches. Il serait d’ailleurs trop facile de faire reporter le poids du manque de préparation sur Jean-Michel ou sur l’institution. En effet, les vacances sacralisées dans ma profession sont bloquantes. Concrètement tu ne peux pas prendre mesures pendant l’été pour la simple et bonne raison que personne ne travaille, des enseignants aux personnels du rectorat, et pourtant preuve en est qu’il se passe deux trois bricoles pendant l’été.

Je touche ici du doigt un problème sensible, un problème qui me concerne de plus. Si effectivement je suis en vacances, je ne suis pas au travail, me demander de réfléchir et de participer à quelque chose pour s’organiser face au COVID alors que je suis en vacances, nécessiterait que je sois payé pour le faire, ce qui n’est pas le cas. Et c’est partant de ce postulat qu’une rentrée scolaire quand tout va bien se prépare en fin d’année sans s’interroger sur les problématiques, en lien avec ce qui peut se passer pendant les vacances pour s’organiser à l’arrache à la rentrée. Par exemple dans mon établissement, en fin d’année scolaire aucun protocole n’avait été édicté en cas de reconfinement, ou même une préparation plus élaborée pour savoir ce qu’il faut faire. Peut-être, je l’espère, la direction y a travaillé pendant le mois de juillet et d’août, pour l’instant aucune nouvelle. J’ai envoyé un protocole à mon chef d’établissement pour établir la constitution des classes virtuelles, je n’ai pas eu de réponse. Il est possible qu’il soit en vacances ou qu’il considère que je n’ai pas à travailler en vacances. Tout ça pour dire qu’à force de tout vouloir segmenter à la perfection pour se donner l’illusion de contrôle, le refus d’en faire un peu durant la période de congés estivaux risque de nous en faire réaliser beaucoup pendant la période scolaire. Pour mémoire, les semaines de 70 heures de travail pendant le confinement ou le fait de continuer à faire du télé-travail tout en faisant cours en présentiel sont autant de travaux que nous n’aurions pas dû exécuter.

Je suis donc prêt mais je ne me fais absolument aucune illusion sur cette année scolaire qui sera ratée, qui sera usante, j’ai envie de dire une de plus au compteur. Les conditions du métier s’étant largement dégradées, comme le niveau des élèves ou la considération qu’on porte à la fonction, le COVID ne fera qu’alourdir une addition déjà franchement salée. On notera que les syndicats essaient d’exister en tentant de repousser la rentrée. Les syndicats qui s’étaient déjà fourrés le doigt dans l’œil jusqu’au coude comme moi d’ailleurs pour la reprise du mois de mai où le drame ne s’est pas produit. Des syndicats qui devraient surtout batailler pour la gratuité du masque car c’est certainement ici l’un des enjeux. Dans certaines familles, demander une calculatrice à 70 balles est un énorme effort, effort qui sera pourtant amorti sur trois ans le temps de passer le BAC. Le masque va être un problème, tout simplement parce que certaines familles n’auront pas les moyens et ce sont les enfants qui devront ouvertement devoir gérer le problème avec la honte d’être stigmatisés parmi les pauvres dans une période d’adolescence qui est déjà assez complexe comme cela.

Quand Jean-Michel dit que ce sera une fourniture comme les autres, il a tort, aucune fourniture scolaire à ma connaissance n’est obligatoire pour le respect des normes sanitaires à part le slip de bain. Et c’est certainement ici que je trouve Jean-Michel léger quand il dit :  « dans certains cas extrêmes, on sera capable de fournir des masques aux enfants ». Car encore faudrait-il définir de façon précise les cas extrêmes et la capacité de l’état à fournir ces masques. Au prix moyen de 50 centimes par masque jetable, à raison de deux masques par jour pour 180 jours d’école, c’est donc 180 € de la poche des ménages qui doivent sortir par enfant. C’est ici le principal reproche, de l’approximatif, du on verra, ce qu’on pourrait qualifier d’amateurisme à la différence que nous sommes face à une situation qu’aucun professionnel n’a prévue et ne peut prévoir. La suite au prochain épisode.

Sans absolument aucun rapport nous nous quittons sur une chanson de Paul Weller, un arrangement de The Strange Museum. J’aime beaucoup Paul Weller qui continue de tourner encore aujourd’hui, avec ses beaux cheveux blancs, son élégance aussi bien à l’aise avec le piano qu’avec la guitare.