Broken link ou pas

14/09/2017 Non Par cborne

J’ai donc réalisé ma quatorzième rentrée. S’il ne s’agissait que des élèves, s’il ne s’agissait que du métier d’enseignant, ce serait bien simple mais malheureusement j’ai le don. Comme beaucoup qui me lisez, vous avez aussi le don, ce don qui parfois tourne à la malédiction et qu’il faudrait taire, celui qui souvent vous fait entendre la phrase : « oh ben je comprends pas, je viens d’essayer y a cinq minutes ça marchait pas ». Ici j’impose les mains sur la machine, là je rajoute le www parce que Scolinfo a changé d’adresse, et j’en passe.

J’ai informé mon chef d’établissement que si ça commençait comme ça, je rendrais mon tablier, ce qui paraît en fait difficile et presque de l’ordre d’un message qu’on essaie de s’envoyer à soi-même pour se convaincre, sans vraiment l’entendre. En fait je crois que le problème n’est pas l’argent, n’est pas la masse de travail, mais la définition de l’urgence chez les autres et chez moi.

J’ai travaillé pendant toutes les vacances, vous le savez, je ne décroche jamais vraiment, si bien que si quelqu’un m’envoyait un message pour me soumettre une demande, j’aurai pu la traiter ou essayer. Ça a d’ailleurs été le cas avec mes collègues secrétaires qui n’ont pas les mêmes vacances, j’ai dépanné par Team Viewer. Comme je l’expliquais dans un des précédents billets, le professeur n’est pas une personne ordinaire et à l’instar de l’enfant de 14 ans qui pense à tout au dernier moment, l’enseignant le jour de la rentrée se réveille après deux mois d’un long sommeil et se rend compte que : il n’a plus de chargeur pour son ordinateur portable, son mail professionnel ne fonctionne pas, il a oublié son code, et je ne sais quelle demande. Résultat, le jour de la rentrée vous avez six interventions à réaliser et pour vos interlocuteurs, c’est d’une urgence tellement urgente, que c’était pour hier, et c’est hallucinant qu’à l’instar d’un Tom Cruise dans Minority report vous n’aviez pas pressenti ce qui allait se passer.

Une responsable informatique, on la reconnaît à ses gros pendentifs, c’est le côté bling bling des informaticiens, des gens très prétentieux

Mon premier réflexe a été d’imaginer la démission car ce n’est pas tenable. En vieillissant, j’ai de plus en plus de mal à travailler en flux tendu, j’ai besoin d’organisation, sachant que je continue en parallèle des contraintes quotidiennes à enseigner et me créer de nouvelles chaînes. Par exemple, dans mon établissement, l’appel se faisait de façon manuelle, à l’ancienne, avec le surveillant qui vient récupérer le papier à la première heure du matin et de l’après midi. Nous sommes très mauvais sur ces points dans l’enseignement agricole par rapport à l’éducation nationale (1), et j’ai travaillé cet été pour mettre en place le service qui va bien. Ma collègue secrétaire « pédagogique » a fini le paramétrage, il s’agit donc pour moi, dans mes priorités de lancer cet appel numérique, au moins dans une classe dans laquelle j’interviens pour expérimenter. Mes priorités à l’heure actuelle c’est de valider le service avec la vie scolaire, toute demande extérieure va me ralentir et me parasiter. Le bon sens, ce qu’il faudrait faire, c’est dire non à tout et définir par moi-même mes priorités, je suis un grand garçon. Priorités qui vont d’ailleurs au-delà du travail, j’y arrive.

Il y a de l’humain là dedans, eux et moi. Si effectivement je suis en train de mener une tâche et qu’on m’en présente une autre en estimant qu’elle est plus urgente, vous avez votre collègue qui trépigne, c’est quelqu’un que vous aimez bien et qui va jouer sur tous les leviers : le grand sourire, le stress, l’hystérie et la meilleure, la culpabilité, si ça ne marche pas, c’est certainement ma faute. Le problème n’est pas tant eux, c’est mon problème personnel, mon incapacité à dire non, car vous le savez, je suis le con qui dit oui. Et cette définition de priorité comme je l’ai écrit, elle déborde du contexte travail, nous sommes vendredi, et comme vous le savez, vendredi c’est quand même vendredi avec encore cette année sept heures de cours, j’ai une collègue qui a besoin d’aide, le seul moment de disponible c’est sur la pause méridienne, alors j’attrape un sandwich, je fais le nécessaire, et je ne suis pas allé aux toilettes que j’ai aidé quatre personnes.

On pourrait parler d’argent, mais ça ne fonctionne pas. Mon statut d’enseignant est particulier, comme tous les enseignants de l’agricole privé, nous ne sommes pas fonctionnaires, nous sommes contractuels de l’état mais en CDI. Il n’existe pas de décharge horaire pour un enseignant, c’est à dire qu’on ne peut pas m’affecter des heures de contrat de droit public pour faire de l’informatique. On pourrait imaginer que l’établissement me paye au tarif prof pour ne faire que de l’informatique ce qui serait une aubaine finalement, un ouvrier qualifié sous-payé, mais cela signifierait pour moi perdre mon contrat avec l’état, ce que je refuse. Par le fait, quoi qu’il arrive, je maintiens mon plein temps d’enseignant et l’établissement me verse ce qui sera toujours une aumône en terme de temps consacré, un exemple.

Durant l’été ma comptable m’appelle pour me dire qu’elle a perdu le double écran et que son écran principal s’affiche en gros depuis une mise à jour de Windows. En maillot de bain avant de partir à la plage, je prends la main par Team Viewer mon ami propriétaire compatible Linux, et je constate comme je pouvais m’en douter très rapidement, que le pilote de la carte vidéo, une Intel intégrée, a un joli triangle jaune de dysfonctionnement. Quelques recherches sur internet me font m’orienter vers des problèmes similaires, on invite à prendre un pilote plus ancien, j’en télécharge sept différents, sans succès. Le temps passe, j’arrive toutefois à lui positionner une résolution plus agréable et le premier jour d’école, je commence à faire les manipulations équivalentes, le matériel en plus. J’ai des modèles d’ordinateurs qui sont identiques. J’inverse les disques durs, le problème est exactement le même, j’en déduis donc qu’il s’agit d’un problème de Windows et pas un problème en lien avec la carte mère qui aurait pu être défaillante. Je laisse en plan jusqu’à la fin de la semaine pour récupérer son ordinateur le temps du weekend, admirez la gestion de l’urgence.

Si vous suivez ce blog, et que vous avez un peu de mémoire, j’avais présenté à l’époque en vidéo, un convertisseur usb 2.0 en VGA. J’avais dû utiliser cette technique car en montant dans cet ordinateur une carte passive ATI qui a trois sorties et qui coûte une misère, la machine se bloquait en faisant un bruit de soufflerie.

En prenant le temps à domicile, j’ai flashé le bios de la machine et pu passer une nouvelle carte vidéo mais qui présentait elle aussi le problème de driver. Quatre ordinateurs dans le lycée, la seule machine qui suite à une mise à jour présente ce défaut, le problème vient de l’installation de Windows et c’est la seule machine qui a ce convertisseur. Il est 6h30 le samedi matin, je désinstalle le pilote du convertisseur, réinstalle le pilote de ma carte vidéo et ça fonctionne. A noter que pour cette Radeon de la série des 4000, Windows 10 nous rappelle que rien n’est simple, il faut prendre une version déppréciée des Catalyst que vous pouvez télécharger ici.

Tout réparateur informatique, tout maçon qui fait dans la rénovation ont déjà rencontré ce problème, passer quinze heures sur un impondérable. Parler d’argent n’a pas de sens, je ne vais pas facturer une fortune au lycée pour le temps passé, cela fait partie du jeu. Ce genre de problèmes peut arriver, c’est relativement rare, mais cela fait flamber les objectifs de temps. C’est d’ailleurs pour cela que les réparateurs ne se posent pas de question, vous facturent un devis de 35 € pour vous annoncer qu’il faut changer l’ordinateur, ce sont clairement les meilleurs.

J’ai la chance d’avoir un chef d’établissement qui ne se pose pas la question de savoir ce que je fais, combien de temps j’y passe, ce qui fait que même si la « prime » est dérisoire par rapport au temps et à la qualification, l’argent pour moi n’est pas tellement le problème. Au changement de directeur qui interviendra à la rentrée prochaine, les choses pourraient être différentes et ce sera finalement à cette seule condition, le flicage, le manque de confiance, ou devoir faire des comptes rendus sur ce que je fais, que je pourrais lâcher l’affaire car l’argent n’est qu’une maigre compensation, le bonheur est ailleurs.

(2)

Depuis mon arrivée les gens se mettent à l’informatique. Non seulement je pousse, mais surtout ça marche. A l’époque quand il n’y avait pas de maintenance, les gens n’utilisaient pas les salles, se retrouver avec trois ordinateurs qui marchent mal ne donne pas envie de faire une séance de cours. La fiabilité encourage l’utilisation si bien que le vendredi 8 septembre, je ne sais pas quand vous lirez ce billet, j’ai dû donner les clés de la salle informatique secrète, qui est d’habitude utilisée pour la formation adulte. Nous avions donc quatre salles informatiques qui fonctionnaient en même temps, vous noterez qu’elles fonctionnaient bien, ce qui veut dire que le choix de Debian pour faire des clients RDP n’est pas une mauvaise idée et que pour répondre à la demande je vais monter une cinquième salle. Je le ferai comme à mon habitude, je rentre dans la salle d’étude, je prends des gosses qui ne font rien et on assemble la salle, les ordinateurs étant déjà installés.

S’il avait fallu qu’on prenne un prestataire pour prendre des vieilles machines, nettoyer, réparer, préparer un master sous Debian et cloner la salle, nous en aurions eu pour une véritable fortune. Ce travail, c’est mon fils qui l’a fait pour le plus gros. On pourrait dire que j’ai exploité un gamin de 14 ans et que je suis un mauvais père mais à 14 ans mon fils a plus de connaissance que moi au même âge, comme il en a davantage en cuisine, en maçonnerie et j’en passe. Ce travail, même s’il est ingrat, même s’il est sous payé, reste un terrain d’apprentissage extraordinaire avec le matériel des autres, moins de culpabilité quand ça casse, et un confort pour notre établissement qui ne pourrait pas se payer ce que j’offre à l’heure actuelle.

Je vais donc arrêter de me plaindre de l’informatique car cela ne sert à rien. L’informatique je la ferai de toute façon, sous certaines conditions tout de même car :

  • j’apprends
  • mes enfants apprennent
  • je gagne quatre sous
  • l’établissement fait d’énormes économies
  • nous gagnons tous en confort, élèves, enseignants et personnels.

Me connaissant, je ne me vois sincèrement pas regarder mes collègues se dépatouiller et ne pas lever le petit doigt, ce serait comme regarder une vieille essayer de soulever un pack d’eau pour le mettre dans son chariot sans aider. L’année prochaine, j’en serai à mon cinquième chef d’établissement. Je ne dis pas que les choses se passeront de la même façon, mais après quinze ans de métier, des personnages différents, j’ai toujours trouvé des gens qui m’ont laissé faire, qui m’ont donné leur confiance sans me poser de questions.

C’est certainement la seule condition qui me ferait tout arrêter, ça et le manque de modération de mes collègues. Il se trouve qu’à chaque fois que j’ai haussé le ton et que j’ai dit que j’allais planter tout le monde, les gens ont toujours fait des efforts. Il est dommage qu’il faille toujours tomber dans la menace pour arriver à un résultat. Il en est malheureusement de la nature humaine, les gens n’ont conscience de ce qu’ils avaient, que lorsqu’ils l’ont perdu.

(1) Nous sommes mauvais pour certains usages informatiques, nous sommes par contre très bons dans la démarche de projet, la comparaison avec l’éducation nationale pour l’oral du DNB me permet de certifier qu’on a fait un très bon travail, et j’aurai même tendance à dire qu’on a fait le travail. Dans de nombreux collèges, l’oral s’est transformé en oral de stage, ce n’est pas ce qui était demandé. Comme ces collèges découvrent la démarche de projet pour la plupart, les EPI sont de fausses pluridisciplinarités, ils ont donc plus ou moins imposé le choix du rapport de stage pour éviter de se casser la tête. Ce retard informatique est inhérent tout de même à l’agricole, au moment où j’écris ces lignes nos établissements n’ont pas été intégrés dans le LSU.

(2) mon chef d’établissement et moi, une photo spontanée. Je ne peux que vous inviter à regarder Black Snake Moan qui pour ma part reste un des meilleurs films que j’ai vu. C’est l’histoire de Christina Ricci, une addict au sexe et à la drogue, qui après avoir été violentée finit chez Samuel L. Jackson, un vieil homme aigri qui l’enchaîne chez elle pour lui faire retrouver le bon chemin, celui de Dieu. Tous les acteurs sont excellents dont Justin Timberlake le malheureux fiancé, qui restera jusqu’à la fin des temps et de loin, le meilleur des Justin.