Bras de fer

16/02/2019 Non Par cborne

L’affaire de la ligue du LOL n’a pas fini de faire couler de l’encre numérique. Tout le monde y trouve quelque part son compte. Les harcelés qui peuvent enfin témoigner même si à l’instar de #metoo, certaines anciennes victimes rebondissent sur l’occasion pour faire parler d’elles, business is business, le gouvernement qui cherche à faire que l’internet ne soit plus une zone de non-droit. Le plus honteux certainement, la presse unanime qui dénonce son milieu, le monstre qu’elle a créé. Il y a ici dans cette affaire quelque chose de plus, le fait certainement que le bal soit mené par une bande d’intellectuels gauchistes organisés et pas par des gamins débiles du 18-25, il y a la notion de pouvoir, d’intelligence mise au service de la mauvaise cause c’est l’intégralité des milieux masculins qui font la loi qu’on peut remettre en cause.

Comme je l’écrivais dans mon précédent billet, alors que le président Macron veut cibler l’anonymat sur internet, c’est ici la démonstration même que le problème est ailleurs, éducatif certainement, des responsabilités de chacun. Pour l’éducatif, on repassera ou peut-être pas, les générations se succèdent et on continue à se moquer du faible, de celui qui est différent. Je ne cautionne pas, je constate, si malgré des siècles d’évolution l’homme ne s’est pas transformé en bisounours, c’est preuve que la nature humaine est mauvaise, c’est preuve que l’empathie s’apprend, qu’elle n’est pas innée, et qu’on ne fait certainement pas les efforts nécessaires pour la mettre au centre de notre système éducatif. D’ailleurs, ça tombe à pique, l’univers des écoles journalistiques est décrit dans les quelques articles que j’ai pu lire comme élitiste, du chacun pour soi, comment dès lors ne pas observer ces comportements pour une école qui n’est toujours pas collaborative mais qui finit par trier les candidats par la compétition. Je vous rassure tout de suite, avec parcoursup, avec ces diplômes qu’on continue d’évaluer à la « performance » du candidat sans tenir compte par exemple de sa façon d’être dans un groupe, on continuera de faire fonctionner le système de la méritocratie et du marche ou crève.

Je suis un dinosaure et sur ce sujet comme sur d’autres, je n’ai pas honte. J’ai beaucoup de mal à discuter avec les défenseurs de la liberté, parce que pour moi les choses sont toujours simples, limpides, évidentes, à la limite du binaire. Par exemple, dans le cadre des gilets jaunes, on peut voir que des experts de l’ONU dénoncent la restriction « disproportionnée » du droit de manifester en France. Je peux le comprendre, je peux même admettre qu’on est moins bon que les autres dans le domaine de l’apaisement des tensions, que les autres en Europe ont de meilleures stratégies, je me dis juste que lorsqu’on voit le déferlement de violence, les policiers agressés à l’acide, les jets de pavés et les pillages, je veux qu’on mette ces mêmes experts de l’ONU en face des manifestants pour montrer la marche à suivre. Oui je suis réac, et je pense que malheureusement c’est la dernière méthode qu’on n’a pas essayée en France et on y finira par y venir. On voit les dictatures qui en ont ou pas le nom se lancer dans un filtrage massif de l’Internet, déconnecter l’internet pour vérifier si tout continue de tourner, on s’inquiète, un journaliste évoque même une balkanisation de l’internet. On apprend sans surprise que de nombreux sites sont inaccessibles comme Facebook, Google, les GAFAM j’en passe.

Et c’est ici qu’est le cœur du problème, à quel endroit vous placez votre confiance, et c’est l’histoire de chacun. Les partisans de la liberté aiment bien placer cette citation de Benjamin Franklin :

Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux.

On aime bien se fier aux vieilles phrases, aux vieilles citations, en les pensant immuables. Dans mon mode de raisonnement simple, réactionnaire, je crois qu’on peut dire sans se tromper que le gouvernement, les individus sont dépassés par les réseaux sociaux, par cette prétendue liberté d’expression qu’on utilise à tort et à travers. Et c’est ici qu’il faut se poser les vraies questions, et appliquer les bonnes réponses.

On aime à rappeler que sur les réseaux sociaux c’est une minorité de gens qui posent des problèmes. C’est quelque chose qu’on aime bien dire, une minorité de gens pour une majorité silencieuse. Si toutefois la majorité silencieuse est oppressée, si les outils posent des problèmes nombreux, si des ministres prévoient de régler le problème de la haine sur les réseaux, de lutter contre les fausses informations qui continuent de déferler, il faut des solutions. À partir du moment où ces outils sont la propriété de compagnies bien précises c’est à elles d’organiser la gestion de la plateforme. Lorsqu’un concert est organisé, il y a un service d’ordre privé, on ne demande pas aux forces de l’ordre de gérer l’intégralité des événements. Dans le cas précis, où les organisateurs d’un événement sont dans l’incapacité de gérer l’événement et qu’il y a perte de contrôle, c’est à l’état au travers des forces de l’ordre que revient la charge de prononcer le célèbre : la fête est finie.

Par conséquent et mon propos est bien sûr à nuancer car il s’intègre dans un contexte plus général de manque de liberté, la Chine et les dictatures doivent moins se poser de questions que nos démocraties sur les fake news ou sur la violence sur l’internet puisque ces services sont régulés, tellement régulés qu’ils en deviennent inaccessibles. Dans mon monde simple, presque binaire, j’ai beaucoup de mal à comprendre pourquoi la France ne coupe pas le robinet des sites internet ou des réseaux sociaux qui démontrent leur incapacité à réguler leurs contenus. L’Europe, la France, ne peut pas s’en sortir, y compris pour faire cracher au bassinet les GAFAM, car nos états sont faibles, nos états ne sont pas crédibles face au roi pognon. Il n’y aura pas de solutions viables, il n’y aura pas de résolution de ce type de problème sachant qu’on ne changera pas la société tant qu’il n’y aura pas de sanction immédiate sur ces réseaux, et pour la plateforme qui n’intervient pas mais aussi pour les harceleurs, une nuit en cellule ça doit faire passer l’envie de recommencer de faire du mal à son prochain. Couper un réseau pendant trois jours et faire perdre quelques millions d’euros en publicité fera aussi réfléchir le service à la notion d’efficacité de la modération, l’occasion rêvée de lui rappeler qu’il serait temps de payer la facture qu’on appelle l’impôt dans la foulée. On notera que lorsqu’il s’agit de faire payer, les américains ne sont pas mauvais à ce jeu-là puisqu’on évoque une addition de 2 milliards pour l’affaire Cambridge Analytica, on notera aussi que lorsqu’un service veut contraindre ses utilisateurs il sait le faire et se pose moins de questions que nos démocraties. Spotify envisage la suppression des comptes gratuits qui ne joueraient pas le jeu de la publicité.

Mounir Mahjoubi a écrit sur Medium un long article pour expliquer sa future proposition de loi. Dès les premiers commentaires, quelqu’un l’invite à partir en Corée du nord. Je pense que si le même individu lisait mon article, il m’inviterait à prendre la direction de l’état. Je crois que c’est ici que nous atteignons le point de rupture entre les individus. Quand ce monsieur qui je pense est de bonne foi voit une atteinte à sa liberté, moi j’imagine les familles qui ont perdu quelqu’un dans la bataille, ces gens qui se sont suicidés. J’imagine ces femmes qu’on menace de viol au quotidien, ces gens menacés de mort pour une préférence sexuelle ou pour une appartenance religieuse. Car si on peut entendre la citation de Benjamin Franklin, j’aime bien celle qui dit que la liberté des uns finit où commence celle des autres. Avec 22% de jeunes qui se disent victimes de harcèlement, il ne peut plus être seulement question de liberté d’expression, mais de protection des populations.

J’ai lu la bande dessinée la page blanche aujourd’hui et j’aimerai vous la rapporter même si c’est un peu spoiler.

C’est l’histoire d’une jeune femme qui reprend conscience sur un banc, elle réalise qu’elle n’a absolument plus aucun souvenir d’elle-même. Sur 200 pages, une enquête assez passionnante pour découvrir son identité. La moralité du bouquin est assez intéressante, car elle découvre sa propre vie de l’extérieur, une vie qu’elle juge terne, conformiste. Elle se rend compte que l’une des seules personnes à qui elle se confie est une femme mère d’un enfant, pas vraiment cool, une femme qu’elle ne fréquentait pas avant. Bien sûr, c’est très moraliste, mais c’est bien trouvé, la critique sur qui on est qui ne vient pas de quelqu’un d’autre mais de soi-même.

Le réseau social, comme souvent dans la vie, c’est la loi du plus fort. La ligue du LOL ou les actions menées par certains membres du 18-25 rappellent les actions de la meute, des gens qui se rassurent de se retrouver ensemble, de partager des points de vue similaires ou croire qu’ils les partagent et s’attaquer à ceux qui ne pensent pas comme eux. Voyez tout de même ici le paradoxe de cette fameuse liberté d’expression au profit d’une pensée unique faisant fi de toute forme de différence.

En complément, une intéressante vidéo d’un drop dans la mare, comme toujours, qui décrypte la problématique de nos sociétés numériques.