Lordi, le cadeau empoisonné

Rédigé par Cyrille BORNE - - 5 commentaires

Souvenez vous, après des années d'errance entre la région Parisienne et le Cantal, j'arrivais glorieusement dans l'Hérault, ça doit faire environ six ans je pense. Avec mon arrivée on a dû se dire qu'il fallait bien quelque chose de plus pour m'énerver, Lordi de la région. Lordi de la région c'est l'exemple type de l'incompréhension du monde enseignant et du mépris qu'on a pour lui.

On a décidé à la région et pas à l'éducation nationale que chaque enfant qui entrait en classe de seconde en Languedoc Roussillon se devait d'avoir un ordinateur portable. On a décidé donc au niveau de la région que les profs allaient faire utiliser cet ordinateur même s'ils ne pouvaient pas en bénéficier puisque cela aurait été considéré comme un cadeau de la région aux profs qui sont payés par l'état et surtout ça veut dire qu'à un instant t, y a un gars qui a outrepassé ses fonctions puisqu'il a fait de la pédagogie alors que comme la paye qui vient du ministère, les obligations et les référentiels viennent du ministère et pas de la région, c'est limite de l'ingérence. Pour exemple la mairie n'impose rien à une école en terme de pédagogie, et n'a pas à le faire, la mairie donne de l'argent et entretient les locaux.

Il serait facile de dire que le schisme est à cette origine, à savoir que les profs ne pouvant bénéficier de Lordi n'ont pas utilisé Lordi, le malaise a suffisamment été décrit ici mais nous allons reprendre quelques points :

  • Lordi est arrivé comme ça, sans rien en amont, le en amont ça veut dire impliquer les enseignants à travailler avec un ordinateur durant la très grande majorité de leurs cours. Nous sommes en 2017, l'algorithmique vient d'entrer au programme du DNB, la faute à pas de chance on a n'a pas d'ordinateur donné pour ces classes mais ce qui veut dire qu'il y a de façon explicite une utilisation de l'ordinateur. On ne peut pas faire des maths avec du 100% ordinateur surtout quand on voit les épreuves qui se durcissent notamment celles du BAC avec la disparition du mode programmation de la calculatrice ou même des épreuves sans calculatrice. Les épreuves n'évoluent pas, on en est toujours au crayon et au papier, tant que les épreuves n'auront pas évoluer, il faudra de façon obligatoire pour que les élèves puissent réussir travailler avec crayon et papier.
  • Pas d'impératif d'utilisation d'un ordinateur au niveau des enseignants, ça veut dire que c'est du ressenti de chacun, il faut que les profs soient prêts. Chaque personne fonctionne à son rythme, et dans le cadre de l'informatique c'est encore plus typique. Il faut laisser le temps à des collègues d'avoir envie et d'autre part que ça devienne une nécessité. Je l'ai souvent répété ça va trop vite, aujourd'hui nous en sommes à l'ère du vidéo projecteur, on commence avec les ENT. Voyez à quel point on est loin et qu'on est encore plus loin du tout informatique.
  • Les élèves sont totalement incapables d'entretenir leur machine et le donner aux élèves c'est d'une part considérer que les gamins ont cette capacité mais surtout qu'ils sont capables de distinguer machine professionnelle de machine personnelle ce que ne comprend quasiment aucun adulte. En effet, on file à un gosse un ordinateur en moins de quelques minutes il a installé des logiciels pour jouer, pour télécharger etc ... Ce qui entraîne le plantage régulier de la machine. Rajoutons à cela une machine qui a été donnée sans contrepartie, on se retrouve avec des gosses qui finalement ne font pas attention physiquement, beaucoup de casse, y a pas les parents qui sont là pour rappeler que c'est le cadeau de Noël à 500 €
  • On rentre alors dans une histoire d'oeuf ou de la poule qui a un résultat bien unique. Les professeurs l'utilisent peu en classe, donc les élèves le perçoivent encore moins comme un outil de travail. On constate en effet que plus Lordi est utilisé, plus les élèves en prennent soin. De l'autre côté, les enseignants qui veulent l'utiliser et qui se rendent compte que dans une classe où seulement 50% des élèves sont capables d'amener l'ordinateur quand ils le demandent, ne le demandent plus car c'est une séance de perdue. La conjonction des deux font que finalement moins on s'en sert moins il est entretenu.

Qu'est ce qui change cette année à part l'élection présidentielle ? Languedoc Roussillon disparaît et fusionne avec Midi Pyrénées pour devenir l'Occitanie, un nom bien sympathique mais avec deux politiques totalement différentes. Si en Languedoc Roussillon, c'est donné, dans le cas de Midi Pyrénées on se retrouve avec un calcul sur le revenu des parents et donc une subvention attribuée par rapport aux ressources de l'enfant et de sa famille ce qui change tout, la démarche n'a rien à voir, elle me paraît pour ma part bien plus juste. Et puis, on peut supposer qu'il doit bien y avoir dans les élus, quelques parents, quelques personnes impliquées qui ont du se rendre compte que les ordinateurs cassés, vendus au bon coin témoignent d'une non utilisation de la machine, non utilisation qui dans les cinq dernières années a coûté 80 millions d'euros.

La remédiation c'est sur le principe quelque chose qui parait évident, c'est à dire qu'on ne va donner l'ordinateur qu'aux élèves d'établissements qui l'utilisent, c'est à dire des établissements qui ont un label numérique. Je ne me suis pas renseigné pour connaître les modalités, mais je me dis qu'en lycée agricole privé, on n'aura pas le label. C'est typiquement le genre de truc qui semble logique quand on le voit de l'extérieur, mais qui en réfléchissant quatre secondes montre une fois de plus le côté délirant de la chose et de continuer de s'enfoncer. Un élève qui va être affecté à un établissement de rattachement qu'il n'a pas forcément choisi, aura un ordinateur ou ne l'aura pas par rapport à l'équipe pédagogique et non pas par rapport à des conditions de ressources. Je me trompe peut être, mais l'informatique n'est pas forcément un faciliteur, ça laisserait sous entendre que dans un établissement avec des élèves en difficulté souvent situé dans des zones de précarité, des établissements professionnels où en est parfois à l'alphabétisation, on peut ne pas utiliser l'ordinateur comme dans des lycées plus élitistes. Par le fait c'est la double sanction, tu es pauvre, tu vas dans un lycée ou pour une raison ou une autre l'ordinateur n'est pas utilisé, tu ne bénéficieras pas d'un ordinateur alors qu'il n'y en n'a peut être chez toi.

Si cette notion d'école à deux vitesses finissait par arriver, on peut imaginer une bataille de carte scolaire pour des parents qui iraient tenter de déplacer leurs enfants d'école pour qu'ils puissent bénéficier d'un ordinateur quand on sait que désormais les voyages scolaires font partie des critères qui comptent pour les parents. En gros, un joyeux bordel de plus en perspective à gérer, plus quelques chefs d'établissements qui vont commencer à mettre la pression sur les équipes pour que le lycée passe au label numérique et le sentiment de honte et de culpabilité s'il ne le récupère pas.

Aurait-il fallu donner l'argent aux établissements directement ? Oui et non. Oui si vous avez des gens comme moi, avec quatre bouts de ficelle je vous monte des salles informatiques. C'est d'ailleurs un problème que nous rencontrons au lycée, je suis victime de ma qualité. Prétentieux ? Même pas, on a un rush sur les salles informatiques qui est très important tout simplement parce que ça marche. La maintenance est légère, les postes sont sous debian avec un client rdp, tout est centralisé au niveau du serveur. L'effet de bord c'est qu'à force de rajouter des machines on finit par saturer le réseau, si bien qu'il va falloir peut être repenser les usages, notamment pour internet où du fait de notre situation géographique on a un débit pourri. Mais seulement tout le monde n'a pas quelqu'un qui a la compétence dans les lycées si bien que si vous donnez de l'argent, on va se retrouver avec des gars qui vont acheter des ipads à la pelle. Il faut créer de l'emploi, de vrais professionnels, avec des directives simples et efficaces, orientées bien sûr autour du logiciel libre et de Linux quand c'est possible. Seulement on préfère payer dans du matériel que de créer de l'emploi, il y a cette peur qui perdure en France de donner du travail à quelqu'un, la sensation d'abstrait alors que dans l'informatique un professionnel qualifié et intelligent peut vous faire gagner des fortunes. Tant pis pour nous, c'est nos impôts qui payent.

Cyrille BORNE, 41 ans, professeur de mathématiques, d'informatique au Lycée Agricole Bonne Terre de Pézenas. Doctorat en rap des années 90, grand poutreur de zombies, grand maître de la confrérie des Trolleurs

5 commentaires

#1  - Mathias B. a dit :

Salut,

Excellent titre ! Connaissant le groupe de musique je me demandais où ça allait nous mener.
À plus,

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#2  - Maiden51 a dit :

Excellent Lordi, victoire à l'Eurovision !!!

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#3  - bebertii a dit :

On peut en rajouter une couche également avec la mauvaise gestion du réseau wifi de la région : dans mon lycée, les ordis pouvant s'y connecter se compte sur les doigts d'une main. Résultat, les élèves utilisent le partage de connexion de leur portable et on ne peut donc pas leur demander d'utiliser internet en TP car "j'ai plus de forfait m'sieur".
En revanche, j'ai beaucoup d'élèves qui l'utilisent pour prendre leur cours.

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#4  - NicK a dit :

"Tant pis pour nous, c'est nos impôts qui payent."
Enfin, ceux qui en payent ... JE vais avoir besoin de ciflox si on se lance dans des discussions fiscales. :P

Sinon ça va chez toi ?
Les soldes ont bien débutées ? Du matos commandé ?

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#5  - Oslight a dit :

Tout le monde paye, ne serais-ce que de part la TVA... Effectivement les cadres dont je fait partis payons plus, pour la même chose, mais mon gosse même s'il n'est pas cadre y aura aussi droit; la solidarité à la française.

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