En 2017 c'est pas gagné

Rédigé par Cyrille BORNE - - 6 commentaires

Je lisais cet article, pourquoi les salariés n’utilisent pas les outils de collaboration, qui essaie de donner des réponses en s'appuyant principalement sur des raisons techniques, j'aimerai apporter quelques lumières par rapport à l'utilisation de ces outils dans le milieu enseignant.

Il faut déjà comprendre qu'avant même de parler des outils, il y a un problème de fond avec la collaboration, c'est qu'elle ne fait pas partie de notre formation et de celle que nous donnons. Tout prof à l'heure actuelle a été évalué de façon individuelle de ses premiers coloriages à la maternelle jusqu'à son concours qui lui a permis d'entrer dans la fonction publique. La notion de travail de groupe essaie de rentrer comme elle peut dans les critères d'évaluation mais le travail d'équipe c'est très difficile, il suffit de regarder par exemple en 2016 les projets collectifs qui se sont écroulés, les querelles internes pour comprendre que malheureusement il y a une notion de hiérarchie stricte dans un projet, de consignes, que je pense seul le milieu de l'entreprise est capable de porter au sein de ses salariés. De mes expériences collaboratives :

  • étudiant, l'un des mes binomes de TP passait son temps à draguer les minettes du labo, j'ai beaucoup de difficultés d'ailleurs à me rappeler de vrais souvenirs de travail de groupe durant toute ma scolarité où je n'ai pas fait le travail pendant que les autres regardaient
  • BNP Paribas, un vrai travail d'équipe, je ne sais pas faire, les anciens expliquent, je fais, les anciens valident, j'en fais de plus en plus, je monte en puissance, je forme à mon tour, les brebis galeuses sont très rapidement repérées et éjectées au bout de trois mois, pas difficile, le chef de projet est dans le bureau d'à côté et vit ses journées avec nous.
  • Professeur, une catastrophe globale marquée par une vraie collaboration très positive qui tient purement aux individus, et c'est extrêmement rare alors que pourtant c'est salvateur dans un métier où nous sommes seuls face aux élèves. La majorité des enseignants travaillent de façon totalement individuelle et si à l'origine c'est le système qui les a rendu comme ça, les efforts qu'ils font pour améliorer les choses sont inexistants. Il est difficile donc de faire travailler des enseignants ensemble, l'origine d'une part, la profession aussi qui veut ça, la peur du jugement de l'autre. On est presque dans la caricature, ça fait penser à la chanson d'Orelsan suicide social, Adieu tous ces profs dépressifs T’as raté ta propre vie comment tu comptes élever mes fils?

Le problème scolaire vient de la formation des enseignants, des attentes tout simplement et des critères de notation qui font qu'alors qu'on va demander à des gens de travailler avec les autres plus tard, on se contente de maximiser des comportements individuels ce qui est une hérésie. Tout n'est pas qu'un problème de collaboration, mais aussi un problème individuel, un manque de sérieux ou d'encadrement c'est selon. Ces profs qui aiment le travail ensemble ou en tout cas qui font suffisamment semblant pour que ça y ressemble sont les mêmes qui sont capables de balancer des mails, de communiquer à l'extérieur de leurs heures de cours. On en revient à ce que j'ai décrit ces derniers jours, il faut un encadrement, car on se rend compte que dans les profils de personne il n'y a pas de juste milieu certains répondent aux mails dans la minute, d'autres ne répondent pas, et c'est un problème. Le prof fainéant ne consulte pas ses mails, il faut donc lui signifier les choses oralement, et ça veut dire qu'il faut penser aux fainéants quand il suffit à tout le monde de lire ses mails dans des temps qui doivent être par contre parfaitement définis par l'employeur et donc avoir une rigueur dont n'est pas capable l'éducation. Il faut comprendre qu'il s'agit là d'une notion d'obligation professionnelle mais comme rien n'est défini, rien n'est écrit, les gens qui s'en foutent pourront continuer à vivre des jours tranquilles au détriment de ceux qui s'épuisent.

La jeune génération n'est absolument pas mieux lotie et ceci n'a aucun rapport avec l'âge mais bien une histoire de sérieux de l'individu. Consulter son profil facebook c'est plaisant, consulter l'ENT c'est une obligation, en fait ce n'est justement pas une obligation et je pense qu'il faudra mettre une évaluation à court terme à ce niveau là, jauger la capacité de l'élève et pourquoi pas de ses parents d'être capable de lire les foutues informations qu'on lui donne et qu'il sera le premier à se plaindre de ne pas les avoir reçues. En classe de première j'ai envoyé un mail en date du 21 décembre à 60 personnes, 70% l'ont lu ce qui est énorme, on tombe à moins de 30% lorsqu'il s'agit d'une classe de troisième. Les nouvelles technologies ne changent pas les gens, ce n'est qu'une simple extension de ce qu'ils sont, le sérieux n'a rien à voir avec l'âge, on l'est ou on ne l'est pas, c'est tout.

Les outils qui sont mis à disposition des enseignants n'aident pas. On a quand même ici une population qui est globalement handicapée avec l'informatique car tout simplement elle n'y voit que l'aspect confort sans y voir aussi les aspects obligatoires que l'ordinateur, le cloud, entraînent. Ah ça c'est clair que pour montrer un c'est pas sorcier ou un film le jour de Noël, je vous garantis que le prof il a bien compris comment télécharger, et balancer sur le vidéo projecteur. Par contre dès qu'il s'agit d'aller alimenter un cahier de texte, lire ses mails comme il a déjà été dit, c'est tout de suite beaucoup plus compliqué.

Il n'empêche que les outils n'aident vraiment pas, Office365 par exemple, pour ne citer que lui et qui est mis à disposition des collègues de façon abrupte, le prof qui est déjà perdu se retrouve avec ça :

La masse de possibilités est bien trop importantes, l'interface évolue régulièrement quand ça prend à Microsoft, il est très difficile de positionner même une stratégie à long terme sur cet outil car les choses changent très, trop régulièrement.

Et là je montre l'outil professionnel qui se bonifie, si je prends notre ENT Scolinfo c'est assez mauvais en terme d'interface et de possibilités, c'est complexe. Alors forcément si vous prenez le fainéant qui n'est déjà pas motivé par le travail ou disons une autre forme de travail, autre que celle qui consiste à faire son cours et corriger des copies, on lui donne énormément de grain à moudre pour ne pas y toucher. J'évoque Scolinfo, voyez comme c'est rigolo, d'ici à quatre ans il va disparaître au profit d'un autre logiciel, il faudra tout recommencer, tout réapprendre et d'ici à quatre ans on va se prendre au moins cinq réformes mal faîtes qui vont nous faire changer nos contenus pédagogiques. Un exemple ? Pendant les vacances il vient d'y avoir un changement dans le référentiel d'histoire géographie de troisième et c'est applicable dès maintenant, ce qui montre qu'on considère que l'école quelque part, c'est un endroit où l'on peut travailler en flux tendu ce qui est une hérésie.

2017 ne sera pas l'année de l'informatisation à l'école, informatisation qui n'est pas prête d'arriver, les gens sont peu volontaires, les outils ne sont pas bons, les grandes compagnies informatiques tirent toujours la cadence pour faire dépenser plus et faire le jeu de la concurrence avec les copains pour avoir la fonctionnalité de plus qu'un débile de pédago va trouver géniale quand 95% du reste n'est pas utilisé.

Pour en revenir à une notion très terre à terre, mon problème de cette rentrée c'est de voir le réseau tomber en carafe car les collègues n'ont pas fait les mises à jour pendant les vacances, et que ces mises à jour nous n'avons pas la maîtrise dessus. L'éducation nationale ne pourra pas avancer dans le domaine de l'informatique tant qu'elle ne sera pas la patronne de ce qui est installé sur les ordinateurs des utilisateurs, vas y Nicolas Dupont-Aignan c'est le moment de faire ton discours,

Cyrille BORNE, 41 ans, professeur de mathématiques, d'informatique au Lycée Agricole Bonne Terre de Pézenas. Doctorat en rap des années 90, grand poutreur de zombies, grand maître de la confrérie des Trolleurs

6 commentaires

#1  - Didier (iceman) a dit :

Un des problèmes est aussi dans la stabilité des interfaces. Je le vois dans ma boite sur les outils RH qui n'arrêtent pas de changer, pour finalement peu de chose; Ca énerve. Sur les petits outils partagés dans mon service, j'ai fait évoluer les choses petit à petit, de façon à ce que ça ne fasse pas trop de rupture, en pensant à une population d'utilisateur qui a peur de l'informatique et n'y connait parfois pas grand chose. Sur les autres outils que je ne maîtrise pas, on est obligé d'être derrière, sachant qu'ils auront à l'utiliser 2 à 3 fois dans l'année. Il reste heureusement des outils développés en interne sur lesquels on a une possibilité d'interagir avec le développeur.

Evidemment s'il n'y a aucune obligation à l'utilisation, c'est un problème. La carotte et le baton, ça marche... J'en ai chier il y a 10 ans sur un produit particulièrement mal fichu ou il y avait une formation externe inutile. Il a fallu formé et rendre le truc plus glamour. Aujourd'hui, au moment où l'on doit passer à un autre progiciel pour le remplacer, les utilisateurs du projet en sont contents.... ça me fait rire quand je repense aux remarques des anciens, ou quand je regarde à quel point c'est mal fichu par rapport aux standards des GUI du moment. Mais l'utilisateur s'est habitué.

Quant à l'utilisation de facebook (parfois très mal foutu) plutôt qu'un outil du boulot, il y a le coté "décompression" qui joue aussi, comme si on mettait la télé en rentrant chez soi avec une stupidité, juste pour se "vider le cerveau". Pour certains, il n'y a pas grand chose à vider, d'ailleurs :p

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#2  - Zorglub a dit :

Tu vis tranquillement dans ta bulle d'enseignant sans regarder le monde autour de toi et en particulier celui de l'entreprise pour ce qui concerne le travail de groupe.
Il y a 20 ans on était évalué en entretien annuel sur la réussite d'un certain nombre d'objectifs. Aujourd'hui c'est toujours le cas mais le comportement a au moins autant d'importance que l'atteinte des objectifs. Celui qui y arrive en écrasant ou ignorant les autres est très mal noté. Certaines entreprises pratiquent ce qu'on appelle le "360" ou une personne est êvaluée par ses son chef, les salariés de son équipe, les salariés des autres services et meme les clients et les fournisseurs. Idem en recrutement ou on réunit un groupe, on pose un problème insoluble dans le temps imparti (par exemple la survie sur la lune à faire en une heure alors qu'il en faut à minima 4) et le recruteur regarde les candidats.
En ce qui concerne les outils, il y en a de très bons. Par exemple, des entreprises travaillent en mode projet avec des salariés répartis autour de la planète. Ces outils permettent bien sûr de travailler à plusieurs sur le meme fichier, avec des hiérarchies, des enchaînements , et des tas d'autres possibilités. Mais on ne trouve pas ça dans office 365 bien sûr.

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#3  - Cyrille BORNE a dit :

je n'ai parlé que de l'enseignement et justement de la problématique qui fait qu'on est coupé du monde de l'entreprise.

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#4  - Zorglub a dit :

Ah mais ça va changer et plus vite que tu ne le penses. Tout les ans on a des stagiaires de 3eme dans le service qui apprennent à se servir d'une machine à café et d'une photocopieuse. Le ministre qui a inventé ça est un génie qui mérite le prix Nobel de l'éducation (ah zut il n'existe pas , tant pis ).

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#5  - Martin19 a dit :

Tu parle de l'education nationale, mais dans la fonction publique, c'est pire! J'ai bossé et je bosse régulièrement pour le ministère de l'agriculture et de l'environnement (et des finances), dans un organisme où l'on gère des milliards d'euros (oui, oui, on parle en milliards...) et qui a un impact sur la vie de centaines de milliers de francais, et bien tiens toi bien, jusqu'a fin 2015, l'ensemble du parc informatique était sous windows XP... Sidérant! Rajoute à cela un corps de fonctionnaire vieillissant, non initié aux dangers de l'informatique, et tu te retrouve avec des failles de sécurités énormes. En 2015, une collègues à moi à réussit a infecté la totalité du parc informatique dans l'agence dans laquelle je travaillait en ouvrant un mail frauduleux...
Petite détail marrant, l'année dernière, on est passé à la tablette numérique couplée à l'utilisation de l'informatique normale: j'imagine très bien cette fameuse collègue, qui n'avait pas de portable tactile et qui comprennait rien du tout à l'informatique, avec sa tablette... Je plains la responsable du parc informatique!

Reste, comme tu le dit, le problème du manque de sérieux et de motivation des fonctionnaires, certains ne sont là que pour la situation qu'apporte la fonction publique et ne cherchent pas plus.

Pour avoir de la famille dans le corps enseignant, je vois bien aussi, qu'a partir d'un certains age, certains sont totalement dépassés par la technologie. Dans l'agricole, je ne sait pas comment cela se passe, mais pour moi, il faudrait imposer des formations de mises à niveaux en informatique pour les enseignants. Cela simplifierait le travail des responsables des parcs informatique et leur apporteraient des billes pour mieux former leurs élèves. Reste le problème de la motivation, encore et toujours...

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#6  - Cyrille BORNE a dit :

Le problème est au delà de la formation, il faut des professionnels de l'informatique dans l'éducation mais des professionnels qui savent ce que c'est qu'un élève et un prof. Les profs ont vraiment besoin d'être tenus par la main pour les faire adhérer à un produit. Rajoutons à cela les problèmes techniques du quotidien, il faut réellement des informaticiens pour que les collègues n'aient pas à réparer non plus.

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