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Bilan de l'année et perspectives : école

juin 24, 2021 - Temps de lecture: 15 minutes

J'ai quasiment fini l'année même si ce n'est jamais vraiment fini, je suis dans cette phase où se rajoutent les dernières bricoles avant les grandes vacances. Il me reste une surveillance du DNB pour les mathématiques, je me suis porté volontaire dans mon établissement car il y a parfois des coquilles et il vaut mieux un prof de maths dans les parages. Il me reste la correction du DNB le premier juillet et j'en ai terminé pour les obligations de service. Par contre pour le reste j'ai un travail colossal à faire, je dois refondre l'intégralité de mes cours, quelques explications. 

Je n'enseignerai plus en seconde générale à mon grand soulagement. Cela fait des années que je demande à ne plus intervenir dans cette classe pour au moins trois raisons. La première c'est que je n'ai jamais demandé à y être, il y avait un problème d'enseignant à mon arrivée dans l'établissement et on a dit que je ferai bien l'affaire. La seconde c'est que je ne me suis jamais senti légitime. J'ai une maîtrise de sciences physiques, et je trouve que pour enseigner des maths en seconde générale où c'est théoriquement une passerelle possible vers des enseignements pointus dès la classe de première, il faut quelqu'un de largement plus compétent que moi. Car si pour l'enseignement professionnel, il vaut certainement mieux des gens qui soient plus pédagogues au détriment d'une certaine rigueur même si tout n'est pas incompatible, j'ai pour vision une seconde générale où tout doit être parfaitement carré. Ce n'est pas mon cas. J'aime bien ce dessin vieux comme le monde qui traduit largement ma pensée quant à la physique-chimie et la rigueur.

Et le dernier point, qui découle aussi du second, il n'y a pas que moi qui ne suis pas légitime, mes élèves aussi. Concrètement nous recrutons à bas niveau, les enfants qui viennent chez nous le font pour poursuivre vers un BAC STAV qui est un bac technologique, sans avoir à subir une seconde générale très difficile, marche monumentale d'un collège où tu prends 20 pour la page de garde. Nous faisons donc une seconde qui tient plus de la seconde technologique que de la seconde générale et parfois même qui frôle la seconde professionnelle. Avec des élèves qui ne savent pas placer des points dans un repère, face aux complexités du programme pour ne citer que Python, j'ai vraiment la sensation que personne n'est à sa place, ni eux, ni moi. 

Je garde toutefois d'excellents souvenirs dans ces classes avec des élèves indéniablement plus fins, plus reposants, sans avoir à gérer des problèmes de discipline et où l'on peut tenir une conversation. Des cours de SNT agréables à réaliser avec de véritables échanges sur les pratiques, un éveil à la réflexion informatique, mais encore ici pas aussi poussé que ce qu'il aurait dû être sur le papier où certains collègues dans des établissements classiques ont fait des sites web et ce genre de choses. Avec les SNT je touche aussi à mes propres limites qui sont celles de la conviction. Enseigner à des élèves comment réaliser des pages web à la main avec la CSS et le reste, je trouve que c'est aussi absurde que d'essayer d'allumer sa gazinière avec deux silex. Montrer ce qui se cache derrière oui, montrer comment le faire non, lorsqu'on sait le pouvoir d'automatisation de l'informatique. J'ai préféré apporter la part de réflexion qui me paraît indispensable pour mieux appréhender notre monde technologique dans lequel on s'enferme un peu plus chaque jour plutôt que d'insister sur des détails techniques sans importance. 

Alors comme chez Lavoisier où rien ne se perd, tout se transforme, mes heures de seconde générale deviennent des heures de 1ère et Terminale SAPAT. Service à la personne et aux territoires, c'est le BAC PRO qui se rapproche le plus du BAC PRO ASSP de l'éducation nationale et pour ceux qui ne connaissent pas le monde de l'enseignement, c'est du sanitaire et social. La différence fondamentale dans le BAC PRO agricole, c'est que s'il est effectivement orienté vers la petite enfance et la maison de retraite en classe de seconde, une ouverture incompréhensible pour les élèves se fait en classe de 1ère et terminale avec la possibilité de travailler dans les offices de tourisme ou les communautés de commune. Incompréhensible car les élèves sont obsédés par le sanitaire et n'arrivent pas à voir les opportunités dans le développement du territoire. Le public est souvent féminin et nombreux, et tout le monde ne peut pas le faire, de se retrouver face à 30 filles. Il se trouve que ça c'est toujours bien passé pour moi. Les femmes ont souvent des problèmes de conflit, elles y voient la rivale, la mère, enfin tout ce que vous voulez, moi elles y voient le chauve à l'humour bizarre à la patience inquiétante qui n'est étonné par rien. J'ai beaucoup de respect pour ces élèves, de façon générale on y trouve des vraies gentilles, et de vraies travailleuses. Comprenez que certaines travaillent dans les maisons de retraite pendant les vacances ou même les weekends, si bien qu'elles arrivent dans un état de fatigue avancé qu'il faut comprendre et gérer. Si dans le cadre d'une seconde générale, les maths sont une fin en soi, pour une élève de filière professionnelle ce n'est qu'un moyen pour avoir le sésame qui permettra de tenter le supérieur ou d'aller directement travailler. J'avais déjà des cours de faits, mais comme toujours, quand on regarde ce qu'on a fait avant on y porte un regard critique, dépoussiérage et remise au goût du jour s'impose. L'intérêt d'être dans une classe d'examen c'est qu'on connaît les attentes, la réussite à l'examen. 

S'il y a bien un endroit où on aura vécu la catastrophe c'est indéniablement en classe de troisième mais après avoir accepté toutes les phases du deuil, je viens de passer à la résurrection. Il y a je crois quand même deux choses que nous ne pouvons pas nier. La première c'est que nous avons vécu une véritable année de merde. Pas de sorties, pas de visites d'intervenants extérieurs, des modifications de dernière minute, aucune projection possible. C'est arrivé spontanément en réunion de fin d'année, quand on est dans le guidon on a tendance à broyer du noir en faisant le constat des urgences du moment. En réunion, on tourne la page sur l'année passée qui a été pourrie pour se focaliser sur la prochaine partie à jouer, on est alors plus optimiste en soulignant le caractère exceptionnel de la situation, on commence à poser les pions, les stratégies pour une meilleure année. Et pourtant, malgré l'optimisme rassurant de ceux qui n'ont pas abandonné la partie, il ne faut pas se mentir, le ver est très largement dans la pomme. Ce que nous vivons actuellement avec des élèves qui ne veulent plus rien faire a été simplement catalysé par la crise sanitaire, mais on le voyait déjà venir. Plutôt que de vous faire un énième billet pour expliquer la dégradation de la situation, je préfère mieux vous raconter que je vais mettre à la poubelle l'ensemble de mes cours de troisième, et en maths et en informatique pour faire mieux l'année prochaine. 

Pour moi le plus simple c'est de commencer par l'informatique qui à raison d'une heure par semaine ne peut plus être que la matière au service du reste avec une progression jalonnée des grands événements de l'année.

  • Nous changeons d'ENT cette année, il faut donc que je m'y penche dessus mais nous n'avons pas encore les codes. Il est impératif que les élèves soient à l'aise avec la manipulation de l'envoi des messages, de la lecture du cahier de texte, du dépôt de documents. Il y a une part de réflexion à faire mais c'est un travail d'équipe, quant à la continuité de l'utilisation de Teams ou se réserver un moment si on voyait apparaître une quatrième vague pour préparer les élèves à ce moment. N'ayant pas vu "école directe", il est nécessaire de voir ce que l'outil est capable de faire et de limiter certains usages pour ne pas avoir une redondance ce qui est insupportable en informatique, deux outils qui font la même chose. À priori de nouvelles options sont présentes par rapport à l'antique SCOLINFO, la taille des pièces jointes est plus importantes, si bien que Teams se résumerait aux visios. L'arme nucléaire pour tuer une mouche. Teams a de plus un avantage qui est aussi un très lourd inconvénient, c'est son côté rapide. Concrètement quand vous avez des élèves qui ont compris le truc et qui vous connaissent un peu, vous recevez des messages n'importe quand et vous avez tendance à réponse. C'est un problème qui était particulièrement palpable durant la période du confinement où les heures d'ouvertures c'était de 7 heures pour les matinaux à 3 heures du matin pour qui avait des envies de mathématiques. Cette partie dépendra du contexte sanitaire et du variant indien.
  • Alors que les élèves, de terminale doivent passer le grand oral, en troisième on passe un petit oral qui porte sur les EPI, les enseignements pluridisciplinaires, les différents parcours, culture, santé, avenir. Cinq minutes d'oral, dix minutes de question. Il y a deux ans, puisque l'an dernier la session a sauté, la quasi-totalité des élèves était parfaitement autonome, aujourd'hui ils sont incapables de faire quoi que ce soit tout seul. Moralité, on bloque un mois avant l'oral nos EPI pour leur faire réaliser l'oral et parallèlement je fais la réalisation des diaporamas en informatique. Voyez comment la progression commence à se dessiner. 
  • Désormais l'incontournable PIX et sa session de retrait, son harcèlement permanent et son finish qui finalement ne dure que quinze minutes. J'ai annoncé en réunion que je lançais le truc, que je voulais bien faire la fin, mais qu'il était totalement hors de question que je fasse la partie du milieu, celle qui consiste à courir après les gosses pour qu'ils fassent le nécessaire. Voyez vraiment comment une progression se dessine. 
  • J'avais dit cette année par mail à l'ensemble de mes collègues que j'arrêtais le concours Koad9 l'an prochain, je vais rétropédaler. Pour rappel, le concours Koad9 c'est un concours organisé par ma fédération agricole qui consiste à réaliser la une d'un journal parmi l'ensemble des productions possibles. Ma collègue avec les élèves de BAC PRO s'aligne sur d'autres épreuves, vidéaste ou podcast. Ce que je vais raconter va vous paraître assez limpide et explique les raisons de mon arrêt. Forcément quand vous imaginez que les enfants ne sont pas autonomes pour réaliser leur oral, une première page de journal c'est compliqué. C'est compliqué car ils sont incapables d'aligner trois mots sans faire soixante fautes d'orthographe. C'est compliqué car ils ont besoin d'être guidé en permanence pour les tournures, pour la présentation, pour la technique. C'est compliqué car certains ne savent pas ce que c'est qu'une une de journal. C'est donc un travail qu'avant je pouvais faire en solitaire et que maintenant je ne peux plus. Quand j'ai annoncé l'arrêt ça a fait grincer un peu des dents car comme vous pouvez le voir, le palmarès reste correct même si cette année je n'ai pas fait la nationale, j'ai fait les trois prix régionaux. On m'a donc proposé de l'aide et je vais l'accepter, mes collègues en ESC vont faire la presse écrite ce qu'ils ne faisaient pas, et je vais demander aux collègues de français de voir s'ils peuvent le mettre en exercice. Mon collègue documentaliste sera présent avec moi pendant les séances dédiées à la réalisation pour me donner un coup de main. Dès lors, on voit ici encore la progression qui commence à s'articuler. La réalisation est faite sous libreoffice, et le document doit peser 500 ko. Je dois donc expliquer comment insérer une image, la rogner, la compresser, la notion de pixel et ainsi de suite.

  • À cause de PIX à cause du confinement, à cause de tas de choses, j'ai eu beaucoup de séances d'informatique qui ont sauté, si bien que j'ai dû faire beaucoup de choses à l'arrache. Les tableurs qui sont incompressibles car ils sont à traiter pour le DNB comme l'incontournable scratch. Par le fait, tout l'aspect sécuritaire va passer à la trappe ou je vais essayer de voir à me rajouter à des collègues sur les addictions ou les dangers de l'internet dans le cadre de la semaine de français.

Ce qu'il est important de comprendre ici c'est le travail de préparation que l'enseignant doit réaliser en amont, et ce travail est fondamental. Plus le cadre est serré plus c'est facile. C'est ce que j'explique souvent dans mon mode de vie, je suis en gros réglé comme une pendule ce qui me permet de gérer les choses quand c'est franchement la merde, et on sait ici que ce n'est pour faire le malin que je dis ça mais bien parce que je suis un routard de la merde. 

En mathématiques, la discussion avec l'inspecteur a été particulièrement inspirante. Je repense tout, je vais à la simplification absolue pour ne retenir que ce qui est donné au DNB. J'attends d'ailleurs le sujet la semaine prochaine avant de tout refondre. L'idée est assez simple désormais, elle consiste à se focaliser sur la classe de troisième et seulement la troisième sans prendre en considération l'éventuelle classe de seconde qui désormais est surtout une classe de seconde CAP. Concrètement, quand j'attaquais l'année avec un chapitre sur les probabilités où j'insistais lourdement sur le vocabulaire, la notion d'événements contraires, incompatibles et j'en passe, je donne la définition de la probabilité avec des exemples simples, j'oublie les jeux de carte que les enfants ne connaissent plus pour aller directement aux problèmes. 

Indéniablement cette année scolaire aura été mauvaise, très mauvaise. Notre positionnement vis à vis des élèves a changé, s'est durci et puis en fin d'année une forme d'adaptation est apparue, une adaptation qu'il sera difficile d'éviter. Il faudra assister davantage mais seulement ce qui le veulent, devenir beaucoup plus procédurier, plus carrés. À une époque on se retrouvait avec cinq de moyenne sur un contrôle, on vivait ça avec culpabilité et on faisait le contrôle de la deuxième chance. Il est apparu pour beaucoup d'entre nous que le contrôle de rattrapage est plus mauvais que le contrôle original. Désormais on ne rattrape plus et on avance, jugeant que le niveau est suffisamment raisonnable pour que chaque enfant qui le désire vraiment puisse raccrocher les wagons. Je pense que pour les familles c'est la même chose, je vous informe que votre enfant n'a pas ses affaires, ne fait pas le travail, une fois, deux fois, trois fois et puis c'est fini, laisser des traces écrites pour laisser des preuves, car ici encore les ouvertures de parapluie sont devenues indispensables. 

Je crois que c'est dans ce genre de moments que je me rends compte que je ne suis pas désabusé par le métier, ni lassé, car je construis encore, j'essaie de nouvelles choses. Je trouve que c'est très positif, tout est devenu compliqué, les relations avec les familles, les relations avec les collègues, la hiérarchie, mais aussi avec nos jeunes et c'est peut-être ça le pire. J'ai tout de même envie de croire que cette situation exceptionnelle que nous avons vécue, tout le monde l'a vécue et nos adolescents de façon plus dure que nous, avec des réactions que nous avons du mal à comprendre. Demain tout ira mieux. 

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