Allez vous faire former

07/11/2020 Non Par cborne

Je n’ai pas écrit de la semaine, à part un article sur Mortal Shell, la semaine a été comme vous pouvez vous en douter chargée. Je suis fatigué, mais c’est une normalité. À 17h30 il fait nuit, il y a des loups, on n’avait pas bossé pendant deux semaines, j’ai corrigé cent devoirs maison et contrôles, le rehaussement du protocole sanitaire contribue à rajouter de la fatigue. Forcément on a nos élèves qui sortent de deux semaines à ne rien faire, qui veulent se faire confiner, et il est nécessaire de tout reprendre à zéro.

Il faut savoir aujourd’hui que les gosses ne retiennent rien, et ça va aussi pour certaines habitudes. Alors qu’on accumule les centaines de morts par jour, mon CPE a mis trois jours à des gosses qui étaient les unes sur les autres. Nous avions fait preuve d’indulgence, mais maintenant c’est terminé, des gosses de six ans sont capables de respecter les gestes barrières et de porter le masque à la journée quand on est obligé de reprendre nos adolescents. Ce qui d’ailleurs rajoute à la fatigue et à la tension. Donc rappeler les gestes barrières, rappeler qu’il faut bosser, avoir ses affaires, le bout du monde.

Vous avez certainement vu ces images

Il s’agit d’un couloir d’un bahut comme un autre qui traduit une partie de ce qui est vécu dans les établissements scolaires. Ce n’est pas le cas pour ma fille qui est dans un petit établissement agricole, ce n’est pas le cas chez moi, c’est le cas chez mon fils qui est dans une usine de 2500 élèves. Alors forcément ça choque, ça indigne et c’est d’autant plus normal qu’on demande aux gens de rester chez eux pour limiter la propagation du virus. Si bien sûr on rajoute à ça que ces idiots quand ils ont passé la porte de l’établissement retirent les masques, se font la bise, des poignées de main, s’entassent à trente pour manger et j’en passe, on se dit que la fessée devrait devenir obligatoire.

Alors bien sûr vous me direz que lorsqu’on voit le monde sur les routes, lorsqu’on voit les adultes à la sortie de l’école sans masque qui tapent la discute ou encore ce samedi matin au moment où je vous écris ces lignes et que je reviens de mes courses des tonnes de vieux qui n’ont que ça à faire de venir un samedi matin avec un masque sur le menton, nos jeunes ne sont que le reflet de la société. C’est sûr, mais ça ne justifie pas les comportements débiles. Forcément Jean-Michel est forcé de réagir, encore plus quand on a des infos du type 1000 gosses ont choppé la chtouille dans une journée. Les chiffres d’ailleurs sont plus ou moins intéressants, et c’est d’ailleurs assez catastrophique en 2020 le peu de précision ou tout simplement les erreurs de comptage chez nous ou nos voisins européens. Je trouve catastrophique par exemple de ne pas avoir de séparation des contaminations entre l’école, le collège et le lycée, une précision fondamentale pour essayer de savoir qui doit fermer avant qu’on ferme tout parce qu’on va finir par y arriver. On va tout de même garder ce chiffre de « 3528 élèves et 1165 personnels » donné dans l’article des 1000 gosses et la chtouille cité plus haut. C’est peu face aux nombres d’élèves en contact, il est impossible de savoir si la contamination a eu lieu à l’école ou à la maison, c’est par contre inquiétant de voir un ratio de un adulte contaminé pour trois enfants. Soit les enfants sont asymptomatiques, soit les enfants sont de sacrés vecteurs de chtouille. On sent tout de même que la précision du traçage, de la compréhension des mécanismes nous échappent totalement.

Jean-Michel pour répondre à la grogne, propose donc aux établissements sans l’imposer de commencer à aménager. Pour l’instant rien chez moi, rien chez ma fille parce qu’on n’est pas vraiment à l’étroit, chez mon fils l’aménagement commence à tomber et il est particulièrement révélateur. Son établissement, l’usine à 2500 gosses accueille des élèves de lycée professionnel et de lycée général. Au lycée pro, les enfants seront présents tous les jours quand pour les autres classes on est en alternance entre présentiel et distanciel. L’explication est assez simple, quand Jean-Michel le bien aimé avait déclaré de façon très drôle que le décrochage scolaire ne concernait que 4% des enfants, nous avons tous constaté que c’était plutôt de l’ordre de 80% qui étaient en « difficulté ». Ça va des gosses qui n’ont rien fait, ceux qui sont sortis complètement des radars à ceux qui ont bâclé le travail en moins de cinq minutes par jour. Dans 80% des cas on se retrouve avec des élèves qui sont complètement à la ramasse et pour qui un second confinement serait fatal. Alors qu’on annonce que les morts de la COVID se ramassent à la pelle, que les français roulent trois fois plus que dans l’ancien confinement, Jean-Michel n’a pas cité le collège pour du demi distanciel, présentiel car tout simplement tout le monde a conscience que se joue bien sûr une catastrophe sanitaire mais aussi une catastrophe sociale et scolaire.

En classe, je faisais un peu de fonction et j’avais placé des valeurs au tableau qui correspondaient à la racine carrée. Bien évidemment aucun élève n’a sur voir le lien entre 0 et 0, 1 et 1, 4 et 2, 9 et 3, et j’ai donc dit qu’on le voyait en quatrième quand on fait le théorème de Pythagore. Dans une classe, ce sont mes deux redoublantes de troisième qui l’ont sorti sous la menace, aucun des élèves présents dans la pièce, issus de différents collèges dont le mien ne savait ce qu’était le théorème de Pythagore. Comme évoqué plus haut, les enfants n’imprègnent absolument plus rien, mon collègue de maths l’avait traité l’an dernier durant le déconfinement pour les quelques élèves qui étaient de retour à l’école. Forcément si on est reconfiné et on va y arriver je le pense de plus en plus, nous avons là une génération perdue qui s’en contrefout d’être une génération perdue pour l’école tant que SNAP fonctionne.

Alors forcément quand on commence à voir tout ça, on se dit que ça commence franchement à puer. Je rajouterai à cela que les syndicats ne manqueront certainement pas et pour une fois à raison de montrer que mine de rien on n’est pas encore remplaçable par des IA, qu’on a des payes pas formidables même si on ne va pas se plaindre et que plus fort que la caissière de chez Leclerc qui n’a pas besoin de gueuler douze fois sur le même client pour le port du masque notre prise de risque actuelle est maximale. C’est un peu mesquin mais c’est certainement le moment de demander de l’argent, des revalorisations du métier, parce que je crois que personne en France n’a envie de revivre confiné avec son enfant.

Il y a quelques semaines mon institut de formation m’avait contacté pour me demander de faire formateur à Annecy sur l’utilisation des classes virtuelles. Vous vous doutez bien que j’ai refusé, taper de la bagnole pour aller former d’autres profs que les miens dans un endroit où il fait une température négative, c’est hors de question. Dernièrement un établissement voisin vient de me contacter pour savoir quelle stratégie nous avions mis en place pour les classes virtuelles. Je pourrais bien sûr me sentir flatté mais finalement pas du tout.

Je commence à en avoir marre de l’enseignant à deux vitesses, quelques explications. Cyrille BORNE roi du monde, Cyrille BORNE maîtrise les outils informatiques, Cyrille BORNE sait faire des vidéos sur Youtube, Cyrille BORNE sait tout faire. Mais seulement Cyrille BORNE est payé par rapport à son échelon de la même manière que l’enseignant qui ne sait rien faire. Et c’est ce qui me pose le plus de problème. Ce matin, je vais sur le Yammer national et je vois que le formateur informatique en chef a rajouté une nouvelle fonctionnalité dans le Onedrive, celle qui consiste à déposer des fichiers dans le Onedrive de quelqu’un. Concrètement, je suis prof, je fais un dossier qui s’appelle DM de maths, je fais un lien de dépôt et pas de téléchargement, j’envoie ça à l’ensemble de mes élèves par SCOLINFO, ils ont une interface de dépôt pas très responsive mais qui est très intuitive quand même. Pour les libristes ça ressemble à jirafeau.

Les écrans précédents sont ceux que je viens d’envoyer à mes collègues et à ceux de mon établissement précédent. L’avantage par rapport au dépôt de devoir de SCOLINFO c’est le fait que le gamin peut mettre autant de fichiers qu’il veut sans limite de taille, que ça arrive directement chez vous dans le dossier de votre choix. C’est facile à mettre en œuvre et pour le prof et pour l’élève même si ça rentre en concurrence avec Teams pour le devoir, je trouve que c’est plus facile à faire.

J’ai rajouté les écrans parce que c’est bon pour la culture collective mais ce qui est intéressant c’est la démarche.

  • Je suis dans une démarche de recherche pour avoir les infos me permettant de faire correctement mon travail
  • Je vais me renseigner au bon endroit, le Yammer national
  • Je partage l’information parce que je la juge pertinente et qu’elle permettra de faciliter le travail de chacun
  • Je réponds aux questions qui me sont posées pour la mise en œuvre.

Cette démarche tout le monde est capable de la faire, ce partage d’infos, de méthode, sauf que de façon collective je suis le seul ou presque à le faire. Ma collègue de maths m’envoie des infos dès qu’elle les a, mais personne n’ose ou ne fait de façon collective à part bibi qui blogue publiquement. Bien sûr, alors que je la joue collective, je ne gagnerai pas un centime de plus. Et c’est certainement ici le fond du problème, tout travail mérite salaire, sauf que dans l’enseignement, c’est votre ancienneté qui mérite salaire.

À une époque pas si lointaine, j’aurais jugé qu’il était important de le faire parce que nous sommes tous dans la même galère, qu’il y a les enfants derrière et que les enfants c’est important. Les enfants s’en foutent, ils s’en foutent à vous écœurer, c’est d’ailleurs l’année du durcissement pour moi, j’ai l’impression d’être un programme Python, je fais de moins en moins de cas par cas, je me pose de moins en moins de questions face à un public qui ne veut plus rien faire. Il reste donc le « dans la même galère », l’union sacrée des enseignants qui n’existe pas. De façon systématique ce sont les mêmes qui bossent pour les autres, pendant que ces mêmes autres attendent de façon passive que ça tombe tout cuit.

La moralité c’est qu’alors que nous sommes au porte du confinement V2 auquel il semble désormais difficile d’échapper sauf si comme on l’annonce le pic sera atteint en milieu de semaine, personne chez mes collègues n’a investi dans du nouveau matériel, s’est formé aux visios conférences, n’a mis en place de nouvelles stratégies à part les quelques-uns comme moi qui affinent les stratégies qu’ils ont déjà mis en place pendant la V1. Passif, l’enseignant attend qu’on le forme, se plaindra que ça ne fonctionne pas, ne fera pas les efforts nécessaires pour sortir de sa zone de confort. Ce que je décris au niveau enseignant est d’ailleurs symptomatique de notre société, les catastrophes s’enchaînent, aucune adaptation sur le long terme de nos modes de vie. On vantait les mérites du local pendant le confinement V1, plus personne ne parle désormais de notre agriculture française parce qu’on sait que tout circule, que les rayons des hypers sont plein et qu’on ne va pas crever la dalle.

Dans ma profession, le confinement a montré que l’engagement ne changerait rien. Les collègues qui sont restés pépères chez eux à ne rien faire auront gagné tout autant que ceux qui se la donnent. Sur l’ensemble de la période, j’aurais gagné 150 € de plus qui ne correspondent pas à une prime, mais simplement aux heures où mes élèves auraient dû être en stage mais ne l’étaient pas. Une aumône d’ailleurs par rapport au temps réel de stage, mais c’est une autre histoire qui se rajoute aux autres. Alors bien sûr en lisant mon discours, vous allez dire qu’au lieu de me plaindre je n’ai qu’à changer de métier ou ne rien faire.

Ni l’un ni l’autre mon capitaine. D’une part, je pense aujourd’hui que je suis à ma place, c’est un métier que tout le monde ne peut pas faire. D’autre part, ne rien faire ne fait pas partie de ma nature. Je vais continuer à faire mais dans la logique actuelle, moins avec le cœur, plus procédurier, moins indulgent mais surtout plus avare si on peut appeler ça de l’avarice. Si un mail me coûte cinq minutes, c’est déjà bien assez. Si les collègues veulent apprendre, qu’ils se bougent, qu’ils aillent se faire former et qu’ils cessent de considérer que c’est de façon pyramidale que la formation doit venir. De façon quotidienne nos vies changent, les appareils, les procédures évoluent et nous n’avons d’autres choix que de nous soumettre. Lors demain la feuille d’impôt papier sera définitivement enterrée est-ce que les profs seront le dernier bastion à refuser sous prétexte qu’ils n’ont pas eu la formation ? Il faut cesser de façon urgente de considérer que tout est un dû dans notre profession, comme il faut valoriser les gens qui innovent. Alors qu’il devient de plus en plus difficile de recruter des enseignants, la crise COVID quand elle sera derrière nous accélérera le mouvement déjà initié dans l’éducation, celui de la démission des gens compétents, qui seront partis tenter leur ailleurs. Comme dans toutes les « entreprises », l’éducation devrait cesser de négliger les ressources humaines, et mettre en place des systèmes de prime pour les gens qui font avancer la cause. Face à un public qui ne donne plus envie, la culpabilité de l’enseignant va passer, il ne restera plus qu’un métier qui s’il ne trouve pas de compensation financière ou dans les conditions de travail, poussera les gens vers la sortie.

C’était mon billet révolutionnaire, lundi je serais bien sûr face à mes élèves en gueulant vingt fois par heure de respecter le port du masque et de me la donner tant que nous sommes en face à face avant fermeture provisoire et catastrophique.