À l’épreuve des maths, épisode 1

13/05/2019 Non Par cborne

J’ai déjà fait le pitch du film première année, mais je vais le refaire pour ceux qui ne lisent pas mes billets culturels, j’ai la liste, vous êtes fichés. Vincent Lacoste et William Lebghil sont en première année de médecine, le premier triple, il est passionné, il a une réelle volonté de compréhension. Le second est fils de médecin, glandeur au départ mais il connaît les codes, il les applique. Concrètement le premier essaie de comprendre pour réussir ce qui est la base même du bon sens quand le second se contente de se mettre dans un esprit prépa, de maîtriser les codes et de bourriner les annales. J’ai été Vincent Lacoste, et c’est certainement d’avoir voulu trop comprendre qui a été l’origine d’une partie de mon échec scolaire.

L’idée c’est effectivement quand tu fais un cours de mécanique quantique, de comprendre ce que tu fais, seulement on s’en fout. Car en fait, un jour tu auras peut-être besoin de comprendre ce qu’est la mécanique quantique mais pour l’heure tu as surtout besoin de savoir faire l’ensemble des problèmes classiques qui te permettront de réussir ton diplôme, ton concours.

C’est d’ailleurs certainement l’un des problèmes majeurs de l’école, les gens qui ont réussi peuvent le faire sans absolument aucune compréhension, juste utiliser des mécaniques. Ce que je dis n’est pas totalement vrai, les gens brillants n’ont pas besoin de moyens mnémotechniques, j’ai connu des gens qui n’apprenaient rien et qui redémontraient tout. Pour le commun des mortels, lorsqu’on veut réussir un examen, il n’y a pas d’autre choix que de passer par la case travail et répétition.

J’ai l’intime conviction que j’ai raison, et pas forcément parce que j’ai toujours raison. Imaginons donc que le niveau de mathématiques des gamins est en train de diminuer depuis maintenant une bonne vingtaine d’années, peut-être plus et on cherche des solutions. Nous sommes passés par le tout numérique, ce fameux numérique qui doit résoudre tous les problèmes, aux classes inversées, la vidéo, et désormais ce sont les méthodes pratiquées ailleurs, car on a fait un peu le tour des solutions sans trouver, alors qu’elle est là, devant nous, ça manque de travail, de rigueur, d’envie, de volonté.

L’explication est très simple, l’enfant roi d’une part, une société où le loisir est devenu omniprésent, la combinaison des deux fait que non seulement l’enfant n’a plus aucun intérêt pour ce qu’on tente de lui faire passer en force et surtout qu’il ne l’apprend pas. En effet l’école n’est finalement qu’un grand gavage pour arriver au but ultime, passer à l’étape suivante. On ne se préoccupe finalement pas vraiment de l’intérêt de la matière, de son sens, ce qui compte c’est qu’on a décidé qu’à un instant t il fallait maîtriser cette connaissance pour passer au niveau supérieur. Ce qui me gêne et ce qui gêne beaucoup d’adultes, pas que les profs, les parents notamment c’est que dans la vie on a des obligations, qu’il faut un peu penser au lendemain, nos gosses ne vivent que dans le moment présent, sans projection, dans l’amusement permanent.

En cette année de troisième, je peux vous donner mes principaux problèmes, ce qui paraît facilement palpable :

J’ai fait une année de quatrième et de troisième en un an, du deux en un. Bien évidemment les absents ont toujours tort, on a l’impression que les élèves ont vécu avec les loups pendant 15 ans. Je sais que mon ancien collègue qui n’est plus présent dans l’établissement n’a pas fait l’intégralité du programme. Néanmoins, tous les élèves n’étaient pas scolarisés chez nous, et si on peut comprendre certaines lacunes, la découverte permanente, l’étonnement, est quand même significatif d’un manque d’attention, de pratique. La moralité c’est qu’on a du mal à avancer, puisque ce qui précède n’est pas maîtrisé. Et quand je dis ce qui précède, j’entends par là beaucoup de choses, qui n’ont pas nécessairement été étudiées dans la classe de quatrième mais des fondamentaux comme la différence entre le périmètre et l’aire.

Donc on sort les rames, et pour compenser le manque de temps, passe à la trappe toute activité qui pourrait être intéressante puisque mine de rien on est en classe d’examen et qu’il faut bachoter. J’ai déjà expliqué que j’aimais bien faire une mesure expérimentale avec le théorème de Thalès parce que ça permet de faire une mesure en extérieur, de donner un aspect concret aux mathématiques. Je ne peux plus le faire, pas le temps. La partie historique qui je trouve est intéressante, les pyramides remises au goût du jour par Assassin’s Creed, l’histoire de Thalès, la véracité de l’histoire avec la date exceptionnelle qui consisterait à dire que Thalès avait vraiment de la chance d’être au bon endroit au bon moment, ben on peut plus faire non plus.

Il serait faux de penser que les élèves n’y voient pas d’intérêt. Je suis un homme simple et réglo. Mes contrôles sont accessibles, dix points sont donnés de façon systématique pour l’application du cours. J’ai un public qui part en grande majorité en CAP ou BAC PRO, on est là pour acquérir des automatismes, pas pour faire des champions. On pense qu’il faut forcément donner un intérêt pédagogique, ce n’est pas vrai. Il est évident que l’enrobage qu’on peut mettre autour est quand même plus sympathique pour faire passer la pilule mais ce qui compte avant tout pour mon type de public c’est la réussite. Le gamin qui a plafonné pendant toute sa scolarité à 4 de moyenne et qui arrive enfin à décrocher 10, vous l’accrochez à votre matière.

Mes cours comme mes contrôles sont faciles. Je suis une machine à répéter, et nombreux sont les élèves qui comprennent sur le coup. Le problème c’est que vous repassez deux jours plus tard, il n’y a plus personne. La difficulté ne se situe donc pas au niveau de la méthode, elle se situe au niveau du travail, de la répétition. Concrètement, je n’aurai pas besoin de changer l’intégralité de mes cours pour mettre du numérique par exemple, ça ne serait pas mieux, le problème est ailleurs. Je finis mon chapitre le lundi, je fais évaluation le mardi, les notes seront très largement meilleures que si je le fais le vendredi où les enfants sont étonnés parce qu’ils ne se rappellent plus.

Le manque de travail est un problème de fond bien sûr mais aussi un problème de forme. Tu mets 0 dans la moyenne du gamin qui n’a pas fait ses exercices, il s’en fout, tu mets trois heures de colle, il s’en fout, tu appelles les parents ils s’en foutent très souvent. Comprenez par exemple que je pointe le travail de ma gosse au collège, je suis donc déjà au courant. Pour remettre tout le monde au travail, il faudra faire quelque chose de violent pour que parents et enfants se sentent concernés. La forme est aussi un problème, comprenez que si on se met à coller, c’est l’établissement à moitié qu’il faudrait faire parfois. Nous sommes donc dans une situation de blocage, dès lors il n’est pas étonnant que les parents qui ont quelques conceptions élitistes inscrivent leur gosse dans une école privée où tout le monde est à l’ancienne, travail et discipline. Par chez moi, il faut se présenter avec un dossier à 18 de moyenne en classe de 4ème pour avoir une place sur la liste d’attente de la classe de seconde.

Avec ce manque de travail, que je résorbe par des méthodes faciles, des contrôles réguliers, des punitions et des appels aux parents parce que cela fait partie de mon métier, il manque de façon indéniable, de la méthode et l’envie de bien faire. On a la sensation que non seulement les gamins ont grandi dans la forêt pour la majorité d’entre eux, mais qu’ils se moquent complètement de l’ordre et de la propreté. Si vous voulez réussir en maths, il faut faire preuve d’ordre, aligner les étapes les unes sous les autres. On ne réalise pas l’importance, de la propreté, de l’alignement, enfin si on réalise quand on fait du code.

Voici comment planter de façon très simple une classe de troisième.

Alors que la leçon s’appelle trigonométrie, que les élèves viennent de faire des exercices d’application sur la trigonométrie, les trois quarts de la classe paniquent face à un problème de ce type. Pourquoi ?

  • Un élève qui a les codes, un bourrin, ne se pose même pas la question de lire l’énoncé, il voit qu’il a deux longueurs, qu’il a l’angle alpha, il va donc faire sa trigo pour voir ce qu’il sort.
  • Les difficultés des élèves sont devenues tellement importantes en français qu’ils ne comprennent pas l’énoncé. Ils n’arrivent pas à extraire l’information. Comme ils n’ont pas l’habitude de travailler, ils se découragent rapidement.
  • Comme les élèves ne révisent pas, ne développent pas leur mémoire, le théorème de Pythagore qu’ils maîtrisaient jusqu’à maintenant, ils l’ont complètement zappé.

Dernier point et pas des moindres, l‘attention. Les élèves n’écoutent pas, merci les tablettes et les smartphones. La concentration est à son minimum, il faut donc varier de façon régulière les activités.

Ce premier épisode d’à l’épreuve des maths pose MA situation. Il est certain que des enseignants se reconnaîtront, pas tous, d’autres rencontrent d’autres difficultés, parfois c’est plus simple, parfois c’est pire encore. J’ai face à moi une belle équipe de fainéants, mais pas de violence à gérer. Je dirais même au contraire, les années passent et les élèves sont de plus en plus facile au niveau du comportement, on n’a plus de gamins qui font voler les chaises à travers la pièce pour marquer leur mécontentement. Ce qui est certain c’est qu’il y a des solutions, on peut faire des choses avec les élèves, avec leurs parents. Il y a surtout un énorme travail personnel à faire, la rigueur, trouver le chemin de la compréhension, les astuces, et j’en passe. Nous verrons quelques problèmes, parfois leurs solutions, dans cette nouvelle série de billets que j’ouvre aujourd’hui.