À la recherche du temps encore perdu

27/12/2020 Non Par cborne

Le jeune

Mes enfants qui m’ont bien gonflé sont privés de téléphones portables, ils sont en fait privés de smartphone, ils sont de retour à l’ancienne, téléphone à touches. Pour mon fils la privation n’est pas si importante, il s’agit principalement pour lui de consulter les cinquante réseaux sociaux sur lesquels il est inscrit, faire ses cinquante jeux qu’il a téléchargés, disons qu’il se disperse comme il peut avec un appareil supplémentaire. Le positionnement est alors simple, il commence tout, ne finit rien. Et là forcément, à ce jeu, c’est plutôt mauvais quand tu commences à grandir.

Le serveur de parcoursup est ouvert, il doit démarcher des BTS pour savoir s’ils font le BTS qui l’intéresse en apprentissage, les moyens d’hébergement. Bien évidemment, il faut appeler toutes les entreprises du secteur en électricité pour savoir si elles sont intéressées par un gars qui fait BTS en alternance. Parallèlement à ça il faut écrire lettre de motivation et CV, pas évident quand on n’a jamais fait l’effort de se mettre sérieusement au français. Il faut aussi s’inscrire sur les listes électorales parce que t’as 18 ans, et postuler pour les jobs d’été. Rattrapé un peu par le temps présent, le jeune doit se mettre à étudier pour les CCF de la rentrée. CCF, contrôles certificatifs de formation, sont les gros contrôles donnés par les profs dans l’enseignement professionnel, et qui ont valeur d’examen, ceux que tu ne peux pas te permettre de rater, encore moins dans une année COVID. Selon la rumeur, il aurait commencé quelque chose, mais rien n’est sûr.

Par contre pour passer du temps sur Youtube, regarder toutes les merdes qui passent à la télé, je peux vous garantir qu’il ne compte pas ses heures, quand on aime on ne compte pas.

J’ai décidé de le laisser se casser la gueule, ou pas. Cette génération est parfois assez surprenante, mon gamin après neuf mois à ne rien foutre on lui a fait passer le code pour le bouger, il l’a eu sans aucune faute, de la même manière il nous a fait le plan du torticolis le jour du permis pour le réussir. Ils ont parfois une faculté à tout faire au dernier moment assez surprenante dans un contexte qu’il faut toutefois resituer.

Comprenez que mes gosses, ceux que je suis à même de croiser dans l’entourage sont souvent des équilibristes à un mètre du sol avec genouillères, casque, filet de sécurité, le tout à un mètre du sol, de la mousse au sol au cas où le filet craque. On voit apparaître ici deux problèmes de notre société, problèmes qui ont toujours existé mais qui se sont accentués avec les années :

  • Les enfants sont trop protégés dans nos civilisations occidentales, on a chassé l’échec de l’enfance. Comprenez qu’entre des parents qui ne laissent finalement pas leurs enfants se casser la gueule et une école qui n’est pas celle de la bienveillance mais celle du laxisme, le gamin c’est le roi du monde. Il devient urgent désormais que tous les gosses se mangent le mur en fonction de leur engagement. J’expliquais dans un billet de blog que j’entrais en rébellion contre la bienveillance, j’ai filé des DM pour la rentrée, j’ai laissé entre trois semaines et quatre semaines de délai, si le travail n’est pas rendu le lundi de la rentrée, c’est 0. Je ne fais plus de contrôle de rattrapage, je ne fais plus de place à la seconde chance. Il y a suffisamment d’évaluations chez moi pour réussir à se rattraper, il suffit de se donner les moyens.
  • Le temps de disponibilité du cerveau doit être divisé entre tout : loisirs, travail, relations, etc, etc, etc … Je ne vous ferais pas un cours sur la dopamine et la sollicitation du cerveau mais force est de constater que les enfants aujourd’hui prennent la liberté de ne pas rendre des DMs, parce qu’ils avaient autre chose à faire et je peux totalement le comprendre. Le combo avec l’école bienveillante est dès lors une fatalité, pourquoi se casser la tête à faire le travail, de toute façon le prof nous donnera un délai ou nous mettra un coefficient 0.25 pour pas qu’on ne se fasse pas trop sécher. Il faut dire que la bienveillance de l’école, enfin le laxisme, on peut dire merci à nos ministres successifs qui ont bradé la scolarité, on peut saluer l’effort du nouveau BAC où les profs de matières scientifiques vont devoir offrir des carrés de chocolat et des 18 pour remplir leurs salles de classes. C’est une autre histoire.

J’ai donc décidé de le laisser se casser la gueule, ou pas, car je suis fatigué de répéter les mêmes choses, parce qu’il a 18 ans et parce que j’ai envie de jouer à la PS4 mais nous le verrons plus loin. Finalement à sauver le cul de nos enfants, je crois qu’on ne leur rend pas vraiment service.

La jeune

Ma fille, les réseaux sociaux, sa vie, sa bataille. Comment vivre sans la dernière story d’Amélie qui vient de se payer avec l’argent de ses parents la dernière paire de Stan Smith à 150 € pour faire comme les autres. Présente sur Snap et sur Instagram, elle suit des centaines de personnes mais est incapable de fixer un rendez-vous pour faire une activité avec sa meilleure copine et accessoirement une des rares gamines de son âge à Saint-Pierre, qui vit à quatre cents mètres de la maison. Je passe régulièrement mon temps à la traiter de crevarde, et je me rends compte que j’ai raison. Pas de réseaux sociaux, pas d’appels, pas de temps à consacrer pour essayer de consolider les relations avec les vrais gens. Et pourtant son forfait reste illimité, elle fait tout simplement partie de ces gens qui n’ont pas le temps de consacrer quinze minutes à passer un coup de fil. Pourquoi ? Car ici encore, les nouvelles technologies ont bien fait leur travail. Dopamine à nouveau, système de récompense à coup de like, se gaver d’informations etc … etc … Je vous épargne à nouveau le cours sur les réseaux sociaux, mais force est de constater que l’altération des relations humaines est vraiment présente, c’est la machinerie du diable. Le pire c’est que la réciproque est vraie, personne ne prend son téléphone pour l’appeler alors qu’on sait qu’elle est coupée du monde. La communication c’est par les réseaux ou ce n’est pas. Preuve en est que c’est bien un problème d’engagement, prendre son téléphone pour appeler quelqu’un ne serait ce que cinq minutes, c’est donner cinq minutes exclusives à une personne, alors que cinq minutes sur Instagram c’est liker soixante photos de parfaits inconnus qu’on croit parfaitement connaître.

Ma fille est comme beaucoup, elle est seule. Je vous épargne les tirades à la con sur le fait qu’on est tous seuls, sa solitude est plus profonde, elle n’a pas les codes pour être dans une relation solide avec quelques-un car elle est conditionnée pour être en relation avec 700 personnes en même temps. J’ai envie de dire que c’est désormais la norme. Cette coupure des réseaux sociaux lui permet de faire autre chose, passer du temps en famille, regarder des films, dessiner, se promener sans avoir un œil sur ce qui a pu se produire, la peur de rater quelque chose, la peur de rater une futilité totalement incontournable.

Ici encore c’est comme mon fils, il faudra qu’elle se casse les dents. Un jour, c’est tout le mal que je lui souhaite, à force de côtoyer des gens qu’elle ne connaît pas avec passion, il y aura l’usure, une solitude dominante, celle des gens au milieu de la foule. Ce moment où on se demande ce qu’on fait là, qu’on pense aux vrais gens qu’on connaît.

Moi

Je compatis pas mal avec mes gosses. Comme je le dis souvent j’ai quand même la chance d’avoir grandi sans internet, d’avoir connu d’autres choses, l’ennui par exemple. C’est un discours qui pourrait être taxé de vieuxconnisme, néanmoins j’ai la sensation d’avoir un fond de libre arbitre. Si j’avais leur âge en 2020, je serais certainement dans le même état. Ce nivellement par le bas, cette homogénéité est palpable quel que soit aujourd’hui le milieu familial. J’ai envie de dire qu’à partir du moment où tu mets un smartphone ou un écran dans les mains le mal est fait, quand tu vois la difficulté pour des adultes de gérer dans le quotidien, comment tu veux gérer adolescent entre les poils, les boutons et les hormones qui font de toi une bombe humaine permanente. Mes jeunes restent pour moi une référence, une référence de ce qu’est devenu notre monde.

Il ne s’agit plus des jeunes mais de moi-même. Au niveau de la gestion des personnes, comme je l’ai dit, j’ai désormais limité à des gens que je vois en vrai, que j’appelle, avec qui j’échange de façon très régulière. J’essaie de prendre une place dans leur vie, mais cela a un coût particulier, le temps. J’ai une de mes voisines dans le village à qui je donne un coup de main de façon régulière, j’avais déjà expliqué comment j’avais galéré avec son MAC pour mettre antidote à jour. Dernièrement il est apparu qu’elle payait 65 € de téléphonie mensuelle, je me suis lancé dans la bascule de ses abonnements pour tomber à 35 € et avoir plus de services. 400 € environ d’économie par an, c’est non négligeable quand tu as une petite retraite. Tu comprends que ce n’est absolument pas simple pour le commun des mortels, il faut les numéros de RIO, trouver la bonne offre et j’en passe. Si effectivement pour moi c’est simple, pour une dame de son âge ou même pour mon épouse c’est compliqué. Et même si c’est simple en apparence, je sais que ça va être compliqué. Je vais vous raconter une belle histoire, une histoire Bornienne.

Je vous rappelle que ma commune est cassée en trois villages, Saint-Pierre la Mer où je vis, les cabanes de Fleury où se trouve l’embouchure de l’Aude, et Fleury qui est le village principal. Lorsque l’on fait le 11560, sort Fleury puisque Saint-Pierre est un sous village du village central. Où ça commence à devenir sportif c’est que des abrutis à l’époque ont pensé que donner le même nom de rue dans les deux villages, ça passerait sans aucun problème. Par conséquent, il y a deux rues des écoles, une à Saint-Pierre, une à Fleury. Si pour le facteur du coin, ça ne pose pas de problème, pour les gars qui débutent dans la course Amazon, c’est compliqué, ils se retrouvent à 8 km devant un entrepôt et n’arrivent pas à trouver l’adresse. Un jour un génie s’est dit qu’il serait bon de renommer les rues de façon à lever les ambiguïtés, sauf que lorsque tu tapes son numéro de téléphone, il met l’adresse de Fleury au lieu de donner l’adresse de Saint-Pierre, ce qui veut dire que chez SFR on a inversé les deux rues. Forcément quand tu as un peu de bon sens, tu vois venir les gars se retrouver dans le mauvais répartiteur pour échanger les lignes, j’ai donc appelé SFR pour me retrouver sur une plateforme gorgée de soleil où on m’a demandé d’annuler la commande et de la repasser. J’ai précisé que je vais me retrouver dans la même situation, il m’a dit qu’il fallait annuler la commande, je lui ai répété que j’allais me retrouver dans la même situation, il m’a dit qu’il fallait annuler la commande. J’ai raccroché.

Il faut donc avoir espoir que le type qui vient changer la paire réalise qu’il n’est pas au bon endroit et passe un coup de téléphone pour demander où il doit aller, attendre de voir qu’il y a un problème pour avoir un technicien qui parle correctement le français, de niveau supérieur et qui ne se limite pas à répéter un texte. Cette histoire nous montre bien sûr la stupidité des administrations, de l’informatique, des prestataires payés une misère mais surtout explique que mon engagement va me coûter un certain temps de plus que ce qu’il ne m’a déjà coûté. Car, non seulement on se doute que ça va complètement chier dans la colle, mais quand bien même ça passe, il faudra faire le paramétrage dans la maison.

On peut donc se dire que s’engager au près des gens c’est avoir la capacité de donner son temps, un temps que plus personne ne trouve car il y a toujours mieux à faire, Netflix par exemple. On notera d’ailleurs que si je devais me répandre dans de nombreuses relations pour avoir ce type de démarche avec chacune, ça s’appellerait une auto-entreprise en dépannage informatique, ce que je me refuse de faire.

Les gens ça prend du temps, tout prend du temps quand tu veux bien faire. Je table donc sur peu de relations mais des relations de qualité. Et pourtant, alors que je fréquente peu de gens car pour avoir des relations superficielles ça ne sert à rien, je manque encore de temps.

Bien sûr le travail, les obligations, la voiture, autant de dépenses de temps peu compressibles. Il faut donc raboter du temps ailleurs pour mieux gérer son temps. Car en fait, je manque de temps pour mes loisirs, et si je dois être honnête, c’est comme les gosses, je dois me faire une raison. De la même manière que les gamins ne verront pas tout Youtube et Netflix, pour moi c’est pareil, il faut faire des choix, je ne verrais pas tous les films du monde, je ne ferais pas tous les jeux du monde, je ne lirais pas tous les bouquins du monde.

Les choix sont faits. La technique, qui a été une partie de mon travail mais surtout de mes loisirs, c’est fini. C’est la raison qui parle, tout simplement parce que les solutions mises en place finissent par devenir complexes et ne peuvent pas être maintenues s’il devait m’arriver quelque chose. Ma femme ne savait pas ce qu’était un numéro de RIO, comment ferait-elle s’il m’arrivait quelque chose quand elle ne connaît pas des choses qui me paraissent pourtant simples. L’informatique complexe, les serveurs, je l’ai déjà écrit, c’est valable pour soi, mais en aucun cas il ne faut embarquer les autres. Non seulement les solutions complexes sont nuisibles pour les autres, ceux qui ne sont pas capables de les maintenir, leur mise en œuvre souvent chronophage, leur intérêt souvent discutable.

C’est certainement dans le jeu vidéo et la bande dessinée que je prends le plus de plaisir, j’ai failli prendre un mauvais tournant à cause de ceci.

Je suis propriétaire d’une WiiU, J’avais fait une affaire correcte il y a de cela deux ou trois ans je pense, je voulais jouer au dernier Zelda. La WiiU apparaît comme relativement pauvre dans sa logithèque ce qui est normal pour une console qui a échoué pour pas grand-chose quand on voit que la Switch c’est pareil. Elle offre toutefois quelques jeux sympathiques. J’ai joué à quelques jeux sur Wii du fait que la Wii U émule la Wii, je pense notamment à l’excellent Mario Galaxy, et j’ai fait l’erreur de lancer l’émulateur Dolphin. Concrètement on peut faire beaucoup de choses avec cet émulateur, associer une manette et jouer à des jeux Wii en 1080p, force est de constater que c’est plutôt sympa. J’ai commencé à regarder pour changer mon PC, investir dans une dolphinbar de façon à récupérer la possibilité de pointer à l’écran. En gros, j’étais sur le point de me monter une machine de guerre pour faire du retrogaming et accessoirement faire quelques jeux PC. Avec des jeux PS4 que j’achète mais que je peine à finir car mine de rien ça prend du temps, il est nécessaire de faire une croix sur la nostalgie même si j’aurais bien fait quelques Zelda en qualité pas trop dégueulasse. C’est certainement ici le maillon faible, mieux choisir mes jeux, j’évite les jeux trop longs, ceux qui ne finissent jamais, pour me focaliser sur les aventures brèves et intenses. J’éviterai certainement le prochain Skyrim, mon chronomètre ne s’en remettrait pas.

Trop de choses à voir, trop de choses à jouer, pas assez de temps pour le faire quand tout semble formidable, extraordinaire. Un peu la peur de manquer quelque chose pour rester devant un écran, ça me laisse songeur. Quelqu’un a dit que sur son lit de mort personne ne se dira j’aurais voulu passer plus de temps sur Facebook, et pourtant les sociétés informatiques font tout pour ne le fourrer dans le crâne. Tout ceci n’est qu’une question d’équilibre, mais aussi de choix. Est-ce que celui qui passe son temps dans les musées ou à dévorer les livres d’histoire a des loisirs plus valables que celui qui joue à Fortnite ?

Nous resterons sur cette grande interrogation philosophique. Nous nous quittons non pas sur un RAP mais sur du rock pas trop dégueulasse d’un bon imitateur de Hendrix, always on the run, toujours en train de courir, et y en a marre !