A chaque appareil ses usages, à chaque personne des usages

13/08/2017 Non Par cborne

Ou ne pas croire en la mort prématurée des appareils mais aussi des gens.

J’avais acheté sur le site Zavvi il y a plusieurs mois, une tablette Windows 10. Zavvi est un site qui propose des goodies et qui exceptionnellement vendait un modèle avec 1 seul giga de RAM mais 32 Go de stockage, sous Windows 10. La capacité de la machine est faible, il s’agissait d’un achat purement compulsif qui ne m’a pas ruiné, à peine 45 € pour un modèle en plus en 9 pouces, imbattable à ce prix là. La tablette a bien sûr pris la poussière, je ne l’ai allumée que pour mettre à jour régulièrement, Windows 10 oblige. On pourrait imaginer que l’appareil propose le meilleur des mondes, puisqu’il est possible contrairement à feu Windows Phone d’installer des logiciels traditionnels comme Libreoffice ou Firefox mais aussi de jouir du store d’applications. Malheureusement, les logiciels comme Libreoffice ne sont pas adaptés au tactile, de l’autre on connaît le problème de Windows qui a tué sa section mobile, la pauvreté de son market d’applications. Concrètement, l’expérience utilisateur est pauvre, à l’heure actuelle, Windows n’a réellement de sens qu’avec un clavier et une souris, acheter un appareil Windows avec une dalle tactile n’a finalement que peu de sens.

L’interface de Windows sur tablette avec les briques, une interface pertinente mais malheureusement derrière les briques, trop peu d’applications adaptées.

Cela fait environ deux semaines que mon épouse m’a demandé une tablette, elle n’est pas technophile, peine avec son smartphone Android, et puis l’occasion faisant le laron, je lui ai donc donné cette tablette. Cela fait désormais deux semaines qu’elle n’a pas allumé son ordinateur. J’ai donné le cas de mon épouse car il est extérieur à toute forme de geekerie et témoigne des comportements d’un utilisateur ou d’une utilisatrice lambda. Est-ce pour autant qu’elle a abandonné son ordinateur ? Certainement pas. Les opérations qu’elle réalise avec la tablette en cette période de vacances sont simples, surf, météo, mail, boutiques sur internet, par le fait, elle consomme de l’information. Je sais pertinemment qu’à la rentrée, elle reprendra l’utilisation de son ordinateur, elle est enseignante, elle a besoin de produire des documents, qu’elle ne pourra réaliser qu’avec un clavier et une souris.

Il est à souligner l’importance de la pression médiatique, une partie des sites étant relativement à la botte des producteurs de nouvelles technologies. Avec l’avénement des tablettes, la mort de l’ordinateur traditionnel a été annoncée de façon régulière, martelée même. Il y a indéniablement un aspect psychologique que nous devons apprendre à gérer en tant que consommateurs, on essaie d’activer tous nos leviers, si certains vont fonctionner avec l’obligation de posséder le dernier appareil pour marquer un signe extérieur de richesse, je fais partie des alarmistes, j’ai tendance à trop rapidement enterrer les appareils, les produits. On induit alors par nos comportements dont nous avons plus ou moins conscience de l’obsolescence programmée quand nos appareils pourtant peuvent encore donner parfaite satisfaction.

Dans le monde de l’éducation, alors qu’il faudrait s’inscrire dans la durée, on succombe très rapidement aux effets de mode. On a donc considéré que les ordinateurs traditionnels étaient obsolètes pour prendre des salles mobiles, salles mobiles qui en quelques années ont été remplacées par des tablettes. Il y a une crainte qui est palpable dans les orientations des pédagogues, celle d’être has been, celle d’être largués par la jeunesse, on renouvelle le matériel pour se donner l’illusion d’être « in » alors qu’en fait on est totalement « out ».

Il faut savoir qu’un enseignant a des obligations, parmi elles le respect des programmes, mais une liberté pédagogique complète, en tout cas en apparence. En apparence car la liberté pédagogique a une limite évidente, la réussite des élèves. Avec la réforme du Diplôme National du Brevet des collèges est arrivé un exercice d’algorithmique. La liberté pédagogique laisse le choix à l’enseignant d’utiliser le langage de programmation qu’il désire néanmoins il est apparu que c’est Scratch qui était présent dans tous les examens de cette fin d’année, dans les centres étrangers, la fillière générale ou la fillière professionnelle. Il est évident que la très grande majorité des enseignants qui auraient enseigné l’algorithmique avec python ou avec des logiciels comme algobox (du pseudo code en français), auront fait marche arrière pour se mettre à Scratch. J’ai noté la très grande majorité, et c’est important, sans évoquer une résistance, certains enseignants continueront d’utiliser le langage de programmation qu’ils avaient choisi car ils ont une telle maîtrise, y compris pédagogique, que leurs élèves auront la capacité de transposer les connaissances à Scratch, sans être pénalisés.

Et c’est finalement peut-être ici que tout se joue pour un professeur, savoir tenir le cap, profiter de sa liberté pédagogique pour offrir une véritable diversité aux élèves, transmettre son savoir en utilisant ses compétences. Même si les chiffres de vente des tablettes sont en très forte baisse, la tendance lourde reste l’utilisation de ce type d’appareil en salle de classe. Plus au primaire d’ailleurs que pour les collèges où la mode s’est déplacée vers les classes inversées ou le sérious game, qui utilisent l’informatique mais sans préciser l’appareil. Si un enseignant n’est pas à l’aise avec la tablette mais est capable de transmettre son savoir avec un ordinateur, sans ordinateur, avec des morceaux de bois, qu’importe l’outil pourvu que le but soit atteint. J’ai vu de très bons enseignants qui n’avaient besoin que d’une craie, j’en ai vu de très mauvais équipés de toute une batterie d’appareils technologiques.

Il y a deux choses à retenir dans ce billet de blog :

  • à chaque appareil, ses usages. Utiliser un ordinateur portable comme GPS pour se repérer dans la forêt est une hérésie, taper sa thèse sur un smartphone aussi.
  • à chaque individu des usages des appareils, et il est à mon sens aussi malsain de contraindre quelqu’un d’utiliser une technologie qu’il ne veut pas, que de forcer un gaucher à écrire de la main droite. Ce second point d’ailleurs remet en question le premier, peut-être que certaines personnes sont plus à l’aise pour taper une thèse avec un smartphone qu’avec un ordinateur.

Le dernier point est d’autant plus important qu’il faut comprendre que dans le cas de l’école, sont confrontés dans un établissement comme le mien des publics qui vont de 13 à 63 ans. Le choc des pratiques dépasse la notion de « goût », c’est un choc générationnel, les plus anciens peinent déjà avec leurs ordinateurs, quand les plus jeunes réalisent des choses incroyables avec leur smartphone. Dès lors il ne faut pas s’étonner de trouver une diabolisation du smartphone dans les établissements scolaires, la peur de l’inconnue est l’une des causes, à rajouter bien sûr aux excès dont les élèves font preuve.

Je dois réaliser mon programme, en informatique et en mathématiques. Mes contraintes sont matériel, nous ne disposons pas de tablettes en masse, mais il serait malhonnête de ne s’arrêter qu’à ce point, mes contraintes sont avant tout personnelles, liées à mes usages et à mon idéologie. Par exemple dans mes usages, la tablette ne me sert qu’à consommer, je ne suis pas capable de produire avec, quant au smartphone c’est exactement la même chose, je ne suis donc capable de produire qu’avec un ordinateur, je ne veux que produire.

C’est donc avec ma sensibilité que j’enseignerai, et dans mes cours j’essaierai encore plus cette année de faire la part belle au refus de l’obsolescence, à la seconde vie des appareils, au logiciel libre, au collaboratif.

Remarque : il ne faut pas confondre liberté pédagogique et obligation professionnelle. Par exemple, on pourrait considérer que c’est une liberté pédagogique pour un enseignant que de remplir son cahier de texte à la main, ce n’est pas le cas. Remplir le cahier de texte de façon numérique est une obligation professionnelle, si cette obligation n’est pas remplie, nous sommes face à un manquement.