90% de malaise

13/07/2018 Non Par cborne

Les résultats aux examens sont tombés, le BAC dépasse les 90% de réussite, et pourtant il n’y a pas de quoi se réjouir. Aux dernières nouvelles 150.000 jeunes n’ont pas d’affectation pour parcoursup, sans compter ceux qui auront pris un mauvais choix d’orientation, c’est-à-dire partir vers une filière qui ne les intéresse pas, l’une des principales sources d’échec. Moralité, entre ceux qui n’auront rien, ceux qui auront quelque chose qui ne les passionnera pas et qui arrêteront, on peut tabler sur 100.000 chômeurs de plus. On pourrait jouer sur les chiffres, ça n’a pas grande importance, ce qu’il faut comprendre c’est qu’on a laissé des jeunes s’embarquer vers un examen général, qui n’apprend pas un métier, et qu’on les stoppe net dans les études supérieures qui est la seule possibilité après un BAC général. Le BAC qui n’était qu’un sésame pour passer au next level ne vaut plus rien, si la scolarité est médiocre ou réalisée au mauvais endroit c’est tout simplement mort, la réorientation ou le redoublement.

En 1975 l’année de ma naissance, on n’arrivait pas à 70% de réussite, en 1993 l’année de la réussite au BAC 75% environ. J’ai eu le BAC sans mention et si on transposait à notre époque, du fait d’avoir fait une année de terminale médiocre, je n’aurai pas pu aller à l’université. Alors certes, s’il faut transposer, il faut tout transposer, ça voudrait dire qu’avec mon niveau intellectuel de l’époque si on m’avait fait passer le BAC aujourd’hui j’aurai mention très bien, mais dans l’absolu c’est le principe. Les gens qui cherchent des explications dans le fait que l’école n’est plus l’apanage des riches, ou que les élèves sont meilleurs qu’avant ne partagent pas le quotidien de nos jeunes. J’ai des gamines qui passent en CAP l’an prochain qui feront d’excellentes professionnelles, elles viennent d’avoir le brevet avec mention assez bien, elles savent à peine compter et lire. Le niveau n’a jamais cessé de baisser, la vérité est ailleurs, c’est le grand mensonge scolaire, on fait croire aux élèves qu’ils ont un niveau qu’ils n’ont pas.

Je m’en suis rendu compte la première fois il y a plus de 10 ans à la correction des rapports de BEP, quand on se retrouve à écrire à la place de l’élève parce qu’il n’est pas capable d’écrire ou de corriger ce qu’on lui a demandé de faire, on finit par le faire soi-même. C’était une erreur, il aurait fallu renvoyer le rapport tel quel, avec ses fautes à tous les mots, sans structure, sans forme, sans rien, que le correcteur en face mette 4, que le gamin ne réussisse pas son examen. Seulement, il y a quelques bricoles qui sont à savoir. Il y a la part d’affect, elle y sera toujours, on vit avec nos élèves, quand on en voit un dans la merde jusqu’au cou, on lui vient en aide, c’est humain. Ce n’est pas lui rendre service, il faudrait le laisser dedans, qu’il soit confronté à son véritable niveau, mais nous faisons tous cela. Comprenez que si de façon isolée vous vous dites à juste titre que ce n’est pas votre travail, mais le travail de l’élève, le problème c’est d’être isolé. Paradoxalement, si vous laissez des rapports dégueulasses partir à la correction, vous réaliserez que vous êtes dans la minorité et que le problème c’est vous. Choquant ? Et bien non, juste. Si vos notes au contrôle certificatif sont trop basses, vous vous faites taper sur les doigts. Concrètement, ce ne sont pas vos élèves qui sont trop mauvais ce sont vos contrôles qui sont trop difficiles.

Nous sommes donc dans un vaste système de complicité, des enseignants qui veulent le meilleur pour leurs élèves, qui collaborent avec un état qui veut 90% de réussite aux examens. Alors que le niveau ne cesse de baisser, je ne vous ressors pas l’étude sur la baisse de QI post 1975, on continue de niveler vers le bas quand au contraire il faudrait faire un grand coup de barrage, constater l’étendue des dégâts et se donner les moyens de rebondir. Le niveau baisse c’est une évidence, ou disons qu’il baisse par rapport aux mêmes attentes d’il y a quarante ans, à savoir qu’on aimerait bien que les gosses sachent lire, écrire et compter. On a beau jeter la pierre aux gosses, ils ne sont coupables de rien, les enfants se contentent de faire ce qu’on leur demande. Où ça bloque, c’est certainement quand ils ne font pas ce qu’on leur demande. A une époque le levier évident c’était les parents, ils répondent majoritairement aux abonnés absents, souvent incapables de gérer leur propre vie entre les difficultés au boulot et le divorce, l’enfant au milieu, c’est un fardeau dont il faut s’occuper, ce fameux enfant de l’amour d’avant, l’adolescent bien pénible d’aujourd’hui.

Alors forcément cette école où les gentils organisateurs sont des menteurs, le gamin qui peine à écrire trois lignes de français, fait quinze fautes par mot, se sent pousser des ailes avec 15 de moyenne. Lorsque vous interrogez les enfants sur ce qu’ils vont faire plus tard, alors que vous êtes dans une troisième professionnelle, vous avez l’impression d’être en classe prépa. L’incontournable vétérinaire, ils se comptent désormais par légion, c’est l’effet zoo de la flèche. Le développeur de jeux vidéo, c’est bien normal, en jouant dix heures par jour on finit par y croire, quelques avocats et des militaires mais seulement pour devenir sniper d’élite. Elle doit être bien froide la douche pour ceux qui se retrouvent sur le carreau. J’ai vécu ce problème à la fin des années 90 mais à un autre niveau. J’étais à BAC +4, tout le monde se ruait pour devenir enseignant, voyez que la situation a franchement évolué, et on voyait l’avenir de prof s’éloigner. A cette époque comme beaucoup, j’ai pu rebondir dans l’ingénierie COBOL, sachant qu’à cette époque mon diplôme de sciences physiques ne m’a servi que parce que je répondais à un niveau, BAC +4, une logique, des études scientifiques. Soit dit en passant, j’ai croisé des gens qui avaient des DESS d’histoire, le plus difficile ce n’était pas tant d’y entrer que d’y rester. En 2017, plus de 40% des gens avaient un diplôme ne correspondant pas à leur emploi, ça a été mon cas par deux fois, développeur COBOL, puis aujourd’hui prof de maths, preuve que le diplôme n’est finalement qu’une partie de l’équation. Une partie incontournable toutefois, et c’est ici l’effet pervers, on a besoin d’un diplôme pour postuler, sans avoir la certitude que le diplôme fait la valeur de l’homme. J’ai rencontré des agrégés qui étaient de vrais cons, sans un minimum d’empathie pour les gamins, j’ai rencontré des gens qui avaient toutes les compétences techniques dans certains domaines sans avoir les diplômes.

Si moi j’ai pu rebondir à BAC +4, comment tu rebondis quand tu viens de valider ton BAC L, et bien je pense très sincèrement qu’on ne rebondit pas, on change d’orientation. Il est quand même aberrant de se dire qu’on a voulu stopper le redoublement parce que ça coûtait trop cher mais qu’on continue de maintenir dans l’illusion des élèves qui vont soit pointer à l’ANPE, soit repartir dans d’autres cursus quand il aurait fallu les orienter au bon moment. Le système actuel est dans l’impasse et c’est certainement plus profond que ce que nous pouvons imaginer.

Il faut comprendre que le métier n’est pas plus difficile, il est différent. Comme je l’ai déjà écrit, je suis aujourd’hui à la journée, ce qui se rapproche le plus de parent pour mes élèves. Nous avons la fierté en classe de troisième d’être la section où sur l’année nous n’avons pas perdu d’élèves, au contraire, ils sont plus nombreux qu’au début, et nous pensons que le fait d’être en équipe restreinte y est pour beaucoup. Dans une classe par exemple, j’interviens en maths, en informatique, sur un module pro, je peux passer jusqu’à 7 heures avec les élèves, le quart de la semaine, je suis comme une maîtresse. On punit, on éduque, on récompense, on accompagne, sur des terrains sur lesquels nous n’aurions jamais dû intervenir il y a quelques années, avec parfois des réactions surprenantes comme des gamins qui vous font la bise avant de partir en vacances. Les enfants sont globalement gentils, complètement à la ramasse, ne savent plus ce qu’est une exigence, ont totalement perdu le goût de bien faire, écoutent ce qu’on leur raconte pour nous faire plaisir, ça fait partie du package, mais s’en foutent royalement. L’écriture, la lecture, vous vous doutez bien qu’avec ce monde d’images, ça leur passe complètement au-dessus de la tête. Pythagore, vieux, grec et mort qu’est ce qu’on s’en fout de calculer la longueur manquante dans le triangle, l’école se contente de faire ce qu’elle sait faire, c’est à dire la même chose depuis des centaines d’années en changeant les outils sans se poser les vraies questions de fond : quel est le public qu’on a en face, est-ce que nos contenus ont encore du sens ?

Il est évident que les filières générales accueillent trop de candidats et qu’il faut lever le niveau, le lever très haut mais tout changer. Quel est le sens d’apprendre des centaines de date d’histoire ? Aucun. Les exercices de mémorisation, c’est du passé, ce qu’il faut ce sont des gens qui ont conscience de l’Histoire, puissent rapporter et expliquer le fait historique de façon simple, montrer que les erreurs du passé, il ne faudrait pas les reproduire. Pour les maths, il est évident qu’on a besoin de gens qui ont un esprit d’abstraction puissant, des gens qui ont la capacité de penser autrement. Cette force de la pensée, ne doit pas s’exercer uniquement dans les mathématiques, elle s’illustre notamment dans la programmation. Les filières S doivent être des filières d’excellence sans être des filières d’exception. Comprenez que lorsque dans un pays le critère de sélection se résume aux mathématiques y compris dans des domaines où ça n’a aucun rapport, c’est qu’on a raté quelque chose. Sur Saint-Pierre la Mer, on a un cabinet de kiné qui s’est monté, c’est un cabinet qui ne désemplit pas. Les patrons ont eu leur diplôme en Espagne, comme les gens qui les ont remplacé pendant leurs vacances, tout simplement parce qu’ils n’étaient pas assez bons pour avoir le niveau en France. Est-ce qu’un kiné se résume à un niveau de performance intellectuelle qui fait abstraction du reste, notamment l’aspect humain si important face à une patientèle qui se retrouve parfois brisée ? Certainement pas, et pourtant le système français pousse nos jeunes en Espagne pour avoir le diplôme, ou en Belgique pour devenir sage femme. Notre système est devenu tellement stupide avec ses exigences mal placées qu’on en vient à recruter à tour de bras du personnel de l’union Européenne pour compenser le manque de médecins français.

Tout est à remettre à plat, l’avenir est à prendre en considération car il est indéniable que de nombreux métiers seront remplacés par des IA ou des robots. Ce qu’il sera difficile à changer pour l’heure sont les métiers manuels, les métiers de service, l’art, la communication entre les hommes, les agriculteurs, autant de métiers qui ne font pas rêver nos jeunes et qui sont pourtant nécessaires à la survie de l’humanité. Avant, de mon temps, on nous expliquait gamin qu’il fallait travailler à l’école, comme ça plus tard on aura un beau métier. Ce n’est plus vrai, l’école telle qu’elle est aujourd’hui n’est plus la réponse. Trop éloignée de la réalité, pas assez exigeante, pas assez en relation avec le monde professionnel, car il faut arrêter de penser que l’école c’est un endroit merveilleux où on va pour apprendre, on y va surtout pour se faire remplir la tête, et pas vraiment pour l’utiliser, sa tête, mais aussi ses mains, une carence importante avec des gosses qui ne savent pas planter un clou, faire un lit ou une quiche.

Je n’ai aucune solution, je serais demain ministre de l’éducation nationale, je ne serais pas par quel bout commencer. On pourrait dire que le plus simple, le plus évident, c’est de monter d’un grand coup le niveau pour faire le tri mais ce n’est pas suffisant. Oui il faut réclamer, oui il faut exiger, oui quelqu’un qui a la prétention de vouloir faire des études longues doit avoir des capacités intellectuelles qu’il doit mettre à rude épreuve. Néanmoins nous nous contenterions de reproduire un schéma à l’ancienne, des années 50, avec une sélection drastique par le niveau. Le monde d’aujourd’hui est trop différent, la technologie a trop bouleversé les choses pour faire comme avant et pas dans le sens qu’on croit. Les tablettes et les ordinateurs ne sont pas une révolution dans l’apprentissage, la révolution c’est l’hyperconnexion, c’est l’image, c’est l’intelligence artificielle, c’est en gros tout ce qu’il y a en dehors de l’école et dans le monde du travail. Une tablette est un outil parmi d’autres, l’apprentissage ne serait se résumer à l’utilisation des produits technologiques pour apprendre ce qu’on apprenait avant mais autrement. C’est ce qu’on apprend qu’il faut revoir. Non je n’ai pas de solution, j’ai toutefois un positionnement qui est d’arrêter de mentir aux élèves et aux parents. On pourra dire que c’est mal de briser les rêves de gosse, je suis bien placé pour le savoir, on m’a souvent dit plus jeune que je n’étais bon à rien, il y a toutefois une part de réalisme qu’on ne peut pas cacher, qu’il ne faut pas cacher. Quand un élève est à la traîne en troisième de l’enseignement agricole, qu’il ne travaille pas et qu’il a la prétention de devenir médecin, il faut lui dire que c’est mal parti. Si vous ne le dites pas, personne ne le fera, aujourd’hui c’est l’algorithme qui rend sa décision et qui finit par vous faire comprendre quand vous n’êtes pris nulle part que vous n’êtes peut-être pas à votre place alors que vous êtes en terminale et que durant ces trois années personne ne vous a rien dit.

Trois ans de perdus, et pas de machine à remonter le temps. La vie m’a appris qu’à chaque période de sa vie, il y a des trains à ne pas rater, trouver une compagne, avoir des gosses, si rien n’est inéluctable quand on a raté le train c’est souvent beaucoup plus difficile de prendre le prochain.